Açaí, saveur de l'Amazonie : un fruit pour comprendre les dynamiques socio-environnementales du nord-est du Pará (Brésil)
Publié par Guillaume Paysant, le 20 septembre 2026 1
De l'Amazonie aux marchés mondiaux, découvrez comment l'essor de l'açaí révèle les mutations agricoles, sociales et environnementales de la région
(photo principale : Système Agroforestier sur une parcelle exploitée en agriculture familiale à Tomé-Açu Pará/Brésil, avec açaí et poivre en association – 22/08/2024 (G.PAYSANT))
Un fruit devenu superstar
L'açaí ou wassaï, (Euterpe oleracea), petite baie violette servie en bowl avec granola et fruits frais, s'est imposé en quelques années comme un incontournable de l'alimentation « healthy », prôné par les adeptes des salles de sport. Son marché a connu un très fort développement ces trente dernières années en Amazonie, principalement dans l’État du Pará (marché à triplé entre 2003 et 2013)[1].
Pourtant, ce fruit du palmier Euterpe oleracea est consommé depuis des siècles par les populations amazoniennes, bien avant de devenir un « superfruit » vendu sur tous les continents. L'açaí a donc connu une trajectoire spectaculaire — de l'alimentation de subsistance au produit branché de la mondialisation. Derrière l'étiquette marketing, l'açaí raconte une histoire plus large : celle des mutations profondes du nord-est amazonien, entre agriculture familiale et agro-industrie, ancrage local et mondialisation, forêt préservée et monocultures.
L’açaí s’étend à l’état naturel dans les zones humides le long des cours d’eau, sur les îles basses et dans les marécages particulièrement dans le delta de l’Amazone et de ses affluents. Mais, il est aujourd’hui planté sur des vastes surfaces de plaines et collines dans le reste du nord-est amazonien. C’est cette région sur laquelle nous avons mené notre étude.

Açaí dans une exploitation en agriculture familiale – Pará/Brésil – 22/08/2024 (G.PAYSANT)
Une frontière agricole née de la pauvreté
Pour comprendre la situation actuelle, du nord-est amazonien, il faut remonter aux périodes de colonisation de cette région. Des populations pauvres venues de régions semi-arides du Brésil sont arrivées, chassées par les sécheresses et l’exploitation de grands propriétaires, ont colonisé la forêt amazonienne en la défrichant. Leur système agricole reposait sur l'abattis-brûlis, encore largement pratiqué : une parcelle de forêt est brulée, du manioc est planté, puis la parcelle est laissée en friche plusieurs années pour que la végétation et le sol se régénèrent avant d'y revenir.
Ce système fonctionnait tant que les familles restaient peu nombreuses et la terre disponible. Depuis, la population a connu une forte croissance et a ainsi entrainé une pression plus grande sur les parcelles. Les temps de jachère se sont raccourcis, les sols n'ont plus eu le temps de se reconstituer et se sont progressivement appauvris. Avec l’arrivée de l’agrochimie depuis les années 1970, les agriculteurs ont alors compensé la dégradation de la fertilité du sol par l’emploi d’engrais chimiques et de désherbants, ceci les a fait entrer dans une dépendance de l’industrie, avec des produits relativement coûteux, pour maintenir leurs rendements.
La double crise : la terre s'épuise, les familles s'appauvrissent
Cette dépendance aux intrants a enclenché un cercle difficile à briser. La biodiversité recule, les services écosystémiques rendus par la forêt — régulation de l'eau, fertilité des sols, pollinisation — s'effritent. Les revenus agricoles baissent alors même que le travail devient plus pénible, aggravé par les sécheresses plus longues et fréquentes dues au changement climatique. La faune sauvage et la biodiversité forestière disparaissent peu à peu, et les fumées des brûlis, en plus d'appauvrir les paysages, sont toxiques pour la santé de ceux qui les respirent. La terre s'épuise au même rythme que les familles qui en vivent.
L'açaí, une voie pour sortir de l'impasse ?
Face à cette situation, une partie des agriculteurs familiaux réoriente ses pratiques. Plutôt que de poursuivre le cycle brûlis-culture-friche, ils se tournent vers des systèmes agroforestiers (SAF). L’agroforesterie est l’association d’arbres et de cultures ou d’animaux sur une même parcelle. Les SAF présente une meilleure durabilité que les pratiques de d’abattis-brulis, et contribuent à l’amélioration des conditions de vie des populations en leur permettant de vivre sur de plus petites surfaces et sont bénéfiques pour l’environnement (préservation et restauration des sols, diversité paysagère, maintien et/ou restauration de la biodiversité). Les SAF sont aussi mis en place pour restaurer des sols dégradés par des pratiques de monocultures non adaptées au contexte amazonien.
Dans les SAF, açaí, cacao, autres fruitiers, poivrier et essences aux vertus médicinales sont associés sur une même parcelle, cultivés par la main-d'œuvre familiale. Ce n'est pas un hasard si l'on retrouve cette même dynamique autour de l'açaí jusqu'en Guyane française[2], où ce palmier est aujourd'hui présenté comme une « nouvelle frontière agricole » de l'Amazonie septentrionale — mais avec, cette fois, une logique de diversification et de régénération plutôt que de conquête pionnière par le déboisement.
Ces systèmes agroforestiers offrent une alternative crédible : ils protègent mieux les sols et la biodiversité, tout en valorisant un aliment et un savoir-faire familial ancien.
Une question que l'étiquette du produit ne dit pas
Reste une question essentielle, invisible sur les emballages : qui profite réellement de la valeur de l'açaí ? Entre le petit producteur amazonien et le consommateur qui boit son bowl à l'autre bout du monde, la chaîne d'intermédiaires est longue, et la valeur ajoutée a tendance à s'échapper vers l'aval de la filière — transformation, export, distribution — plutôt que de rester dans les mains de ceux qui cultivent le fruit. C'est là que les coopératives de producteurs jouent un rôle décisif : elles peuvent permettre aux petits paysans de mieux capter les revenus générés par la filière, plutôt que de les voir accaparés par d’autres acteurs de la filière.
Voir le paysage dans le temps : le rôle du chercheur
Comment étudier des dynamiques aussi complexes, qui se jouent sur plusieurs décennies et à l'échelle de tout un territoire ? C'est là qu'interviennent les outils de la géographie que nous mobilisons au sein du projet PAFAMAZ, soutenu financièrement par la Région Pays-de-la-Loire : les systèmes d'information géographique (SIG) et la télédétection. En comparant des images satellites prises à différentes époques, il devient possible de suivre l'évolution des paysages — recul de la forêt, régénération par apparition de nouvelles parcelles agroforestières, mosaïque des usages du sol — et de mettre en évidence, très concrètement, les dynamiques agricoles et sociales à l'œuvre sur le terrain.
Un chantier toujours en cours
L'essor de l'açaí ne résout pas à lui seul les tensions qui traversent le nord-est amazonien. Il les cristallise plutôt : entre agriculture familiale et agro-industrie, entre ancrage local et mondialisation des filières, entre préservation des paysages forestiers et expansion des monocultures. Ce que montrent les recherches, c'est que l'avenir de cette région amazonienne se joue autant dans les choix agronomiques des familles paysannes que dans l'organisation économique des filières — coopératives, commerce équitable et des politiques agricoles et environnementales au Brésil.
