Derek Walcott : une poésie utopique ?
Publié par Corentin Jégou, le 2 août 2026
Derek Walcott est un poète majeur de la Caraïbe anglophone. Né en 1930 sur l’île de Sainte Lucie, il reçoit le prix Nobel de littérature en 1992 pour l’ensemble de son œuvre, notamment pour le long poème intitulé Omeros (1990), dont on doit la première traduction française à Franck Collin (2026). Cette œuvre foisonnante ambitionne de donner une voix aux habitants de l’île natale de Walcott, tout en jouant avec les codes de l’épopée homérique. L’histoire de l’archipel caribéen, enjeu de rivalités séculaires entre les empires coloniaux européens, fournit en effet de nombreux parallèles avec les récits de bataille et de conquête de l’Antiquité. Pourtant, Walcott prend à contre-pied cet héritage littéraire encombrant, et s’emploie à mettre en scène des personnages ordinaires aux prises avec les difficultés du quotidien. Aussi son poème nous invite-t-il à embrasser les dessous de l’histoire officielle, celle qui chante les héros et les chefs militaires, pour se concentrer sur la dignité ordinaire des anonymes. Ce faisant, Walcott met en doute la pertinence des canons littéraires, fondés sur des textes « classiques » comme l’Iliade et l’Odyssée. Cette relation ambivalente qu’entretient Walcott avec le genre épique a fait l’objet de nombreux travaux (Davis 1997 ; Farrell 1999 ; Hamner 1997 ; Roy 2018).
Depuis ma thèse, soutenue en 2022, mes recherches portent la dimension utopique de la poésie de Walcott. L’utopie est un genre dont on attribue conventionnellement la paternité à Thomas More, en vertu de son Utopie publiée en 1516. Si l’utopie au sens strict était, à l’origine, la description d’une société idéale, il est possible, à la suite des travaux de Fredric Jameson (2021), de faire de cette notion un usage plus souple. On peut ainsi déceler dans des œuvres fort variées les traces d’une aspiration utopique, en prise avec des contradictions insolubles dans la réalité sociale, qu’il s’agit de résoudre par des moyens poétiques.
On peut qualifier Omeros de « texte-monde » (Moretti 1996), dans la mesure où l’archipel caribéen, pivot du commerce triangulaire à l’époque moderne, contient en miniature l’histoire de la mondialisation capitaliste. À ce titre, le poème est traversé par une tension entre deux tendances contradictoires. D’une part, il célèbre la mise en relation des continents et des peuples appelés à s’entremêler et se créoliser ; de l’autre, il déplore la violence inhérente aux rapports d’exploitation qui sous-tendent ce processus. Déchiré entre ces deux registres antithétiques, le récit tourne autour de personnages hantés, blessés physiquement ou psychiquement, dont la guérison rêvée constitue la matière d’Omeros. Ainsi, le poème est parcouru en tous sens par une hirondelle de mer, dont le vol semble en effet recoudre la plaie qui sépare, autant qu’elle unit, les hémisphères occidentaux et orientaux. En ce sens, Omeros est un poème de la guérison et de la réconciliation, qui chercher à panser les plaies de l’histoire.
Pourtant, le paysage dépeint par Walcott n’incite pas à l’optimisme. Les descendants des esclaves déportés d’Afrique qui habitent l’île la voient à présent se transformer en paradis pour touristes, son littoral mutilé par des hôtels de luxe et des paquebots de croisière, ses ressources halieutiques pillées par des chalutiers géants qui mettent en péril le petit peuple des pêcheurs locaux.
C’est donc dans la matière poétique que se réfugient les aspirations utopiques du texte. On peut citer à titre d’exemple Maud Plunkett, une retraitée irlandaise installée à Sainte Lucie. Tout au long du poème, elle travaille sur une broderie inspirée par les oiseaux qui fréquentent l’île. Cette broderie en vient à symboliser le poème lui-même, qui cherche à incorporer les expériences des habitants qui composent Sainte Lucie, qu’ils soient originaires de l’île ou pas.
Je travaille actuellement à un article qui porte sur les jeux de mots dans Omeros. J’y fais l’hypothèse que les traits d’humour qui abondent dans le poème sont un des signes de cette aspiration utopique : même lorsqu’ils sont malheureux – ce qui arrive souvent – ces jeux de mots trahissent un désir de surmonter des traumas historiques au moyen du langage poétique. En ce sens, ils fonctionnent comme le poème lui-même, qui prétend remédier aux plaies de l’histoire. Les jeux de mots et l’humour dans Omeros offrent donc une réflexion critique sur les pouvoirs de la création littéraire, et ses limites.
BIBLIOGRAPHIE
Davis, Gregson, ‘“With No Homeric Shadow”: The Disavowal of Epic in Derek Walcott’s Omeros’. In: The South Atlantic Quarterly 96.2 (Spring 1997): The Poetics of Derek Walcott: Intertextual Perspectives, pp. 321–334
Farrell, Joseph, ‘Walcott’s Omeros: The Classical Epic in a Postmodern World’, in Suzanne Wofford, Margaret Beisinger and Jane Tylus (eds), Epic Traditions in the Contemporary World: The Poetics of Community. Berkeley : University of California Press, 1999, pp. 270–300
Hamner, Robert D., Epic of the Dispossessed: Derek Walcott’s Omeros. Columbia : University of Missouri Press, 1997
Jameson, Fredric, Archéologies du futur : le désir nommé utopie et autres sciences-fictions, trad. Nicolas Vieillescazes. Paris : Les Prairies ordinaires, 2021.
More, Thomas, L’utopie, éd. Marcelle Bottigelli, trad. Victor Stouvenel. Bruxelles : Aden, 2016.
Moretti, Franco, Modern Epic: The World-System from Goethe to García Márquez. London : Verso, 1996.
Roy, Sneharika, The Postcolonial Epic: From Melville to Walcott and Ghosh. Oxon : Routledge, 2018.
Walcott, Derek, Omeros, édité et traduit par Franck Collin. Paris : Classiques Garnier, 2026.
