Donner une nouvelle vie aux bâtiments à démolir : une approche sociologique des matériaux, des technologies et de l’économie circulaire

Publié par Angeliki Drongiti, le 20 juillet 2026   29

Introduction

La crise environnementale a placé la réduction des émissions de gaz et la transition énergétique au cœur des politiques publiques. Le cadre des limites planétaires matérialise les conditions de l’habitabilité de la Terre pour les humains (Rockström et al., 2009). Bien davantage que les seules émissions de carbone, il invite à considérer l’ensemble des limites pour mesurer l’ampleur de la dégradation de nos écosystèmes. De ce point de vue le secteur de la construction est emblématique. Au niveau mondial, le secteur de la construction consomme plus de 30 % des matières premières (fer, aluminium, cuivre, argile, bois, pierre, etc.) : le sable est après l’eau, la deuxième ressource la plus exploitée dans le monde (UNEP, 2019). Son extraction a fortement augmenté pour atteindre 40 à 50 milliards de tonnes en 2019 (soit neuf fois plus que le pétrole). Dans le domaine de la construction, le sable entre dans la composition du béton et du verre, il est aussi utilisé pour l’assainissement, les toitures, etc.). Le secteur est aussi responsable de 25 % des déchets solide à l’échelle de la planète. Même si les chiffres sont variables selon les méthodologies et les périmètres considérés, l’ADEME estime à environ 225 millions de tonnes, la quantité de déchet produite par an par le secteur de la construction en France (sur la période 2008-2016). Sur les 227 millions de tonnes de déchets produits par le secteur en 2014 (SDES, 2017), 23 étaient issus de la démolition (Ministère de la transition écologique, 2020).

Poussé par les objectifs des transitions énergétique et environnementale, le secteur du bâtiment et de la construction est engagé dans une transformation majeure qui bouleverse les logiques et les pratiques instituées pour une construction durable. Pour réduire leur impact environnemental et satisfaire les nouvelles réglementations européennes, les industriels du secteur cherchent donc à favoriser le réemploi et/ou le recyclage de leurs matériaux : ne plus détruire les bâtiments mais les déconstruire et favoriser le réemploi des matériaux récupérés. Comment faire de ces déchets une ressource valorisable car réutilisable ? Alors que, au prisme des seules émissions carbone, l’attention se concentre souvent sur la rénovation énergétique des bâtiments, la phase de (dé)construction des bâtiments reste peu étudiée, bien qu’elle produise de grandes quantités de déchets rarement triés ou réutilisés.

Le projet Discover auquel je participe vise à combler ce manque en développant deux robots capables de collecter des données sur les matériaux des bâtiments à démolir pour faciliter l’évaluation et le tri des matériaux issus de la déconstruction et en favoriser leur réemploi ou le recyclage. Cette initiative technologique s’inscrit dans une approche d’économie circulaire, transformant les bâtiments en fin de vie en « mines urbaines » (de Bercegol et al., 2025) ou en « banques de matériaux » (Oliveira, et al., 2024).

L’objectif de cet article est de présenter une réflexion sociologique sur les solutions technologiques (intelligence artificielle et robotique) en observant :

  • leurs conséquences socio-économiques dans le secteur de la construction, notamment les transformations du marché induites par les politiques de réemploi soutenues par l’action publique ;
  • ainsi que la technologisation du travail, qui redéfinit les compétences, les pratiques et les temporalités sur les chantiers selon les profils socio-professionnels des acteurs impliqués.

Dans un premier temps, j’exposerai les innovations technologiques développées dans le cadre du projet européen DISCOVER. Je présenterai ensuite les questionnements sociologiques relatifs à la gestion des bâtiments en fin de vie, dans la perspective du développement d’une économie circulaire des matériaux et des objets. Au croisement de la sociologie du travail, de la sociologie économique et de la sociologie des sciences et des techniques, la problématique tente d’examiner les dimensions techniques et sociales de la transformation écologique de la déconstruction. Dans une troisième partie seront exposés les apports de la recherche interdisciplinaire à la construction de réponses aux problèmes contemporains auxquels nos sociétés sont confrontées : l’urgence écologique et la nécessité de garantir un environnement de travail sûr.

Une réponse technologique à la crise climatique

Comme déjà mentionné plus haut, ce projet européen prépare une réponse technologique à la crise climatique à travers la conception et la création de deux robots inspirés des diagnostics de structure. Le premier, s’apparente au contrôle non destructif. Combinant une série de capteurs (géoradar, dispositif d’imagerie hyperspectrale, détection d’objet 3D…) il proposera une version numérique du bâtiment. Le deuxième réalisera du sondage destructif en utilisant une perceuse intelligente capable d’analyser en temps réel la composition des carottages pour détecter les différentes couches de matériaux constituants la surface percée (un mur, un plancher, un plafond).

Les deux robots, dans une synergie organisée par l’intelligence artificielle, à partir d’une base de données sur les caractéristiques et la « réémployabilité » de matériaux, permettront de produire de scénarios de déconstruction de manière plus efficace, rapide et économique. Les données collectées par les robots seront associées à des bases de données ACV pour d alimenter un outil d’aide à la décision de la déconstruction. La promesse technologique est la possibilité de   répertorier l’ensemble des matériaux et composants du bâtiment, afin de constituer ainsi une banque numérique de matériaux représenter sous la forme d’un jumeau numérique du bâtiment à déconstruire. L’hypothèse sous-jacente est que cette modélisation devrait aussi permettre de planifier plus efficacement les interventions des différents corps de métiers pour une déconstruction plus sélective et donc pour une réutilisation maximale des matériaux et éléments disponibles.

Si ces innovations semblent simples, elles proposent toutefois une analyse fine des objets visibles jusqu’aux composants des matériaux en permettant très rapidement de voir si ceux-ci sont à recycler ou à réemployer et si un bâtiment contient des éléments dangereux pour la santé des professionnels impliqués dans la déconstruction (amiantes, etc.). Grâce à ces interventions, les bâtiments seraient plus facilement déconstruits, la part des déchets ultimes serait drastiquement réduits. Une grande partie des produits issus de la déconstruction pouvant être transformés en ressources, les ressources naturelles seraient moins sollicitées.

Un regard sociologique sur l’économie circulaire et sur les solutions technologiques

La sociologie est la science qui étudie les comportements humains, les valeurs et les identités que les membres d’une société développent, examine la manière dont les personnes ou de groupes de personnes accordent un sens à leurs activités. En tant que sociologue dans une telle recherche, je porte un regard différent et même parfois critique sur ces innovations. Si les ingénieurs de l’environnement, les roboticiens et les informaticiens du groupe travaillent pour la finalisation du dispositif technologique, mon rôle consiste à rappeler l’aspect social de leur travail. En ce qui concerne les robots et l’IA, le regard sociologique est nécessaire pour rappeler que le recours aux dispositifs, aux objets, que les habiletés techniques n’ont pas qu’une dimension instrumentale. Les machines et techniques sont au cœur des pratiques de travail, des enjeux qu’individus et collectifs fabriquent et reconfigurent en permanence pour investir les tâches qui leur sont confiées en redéfinissant si nécessaire les usages des techniques qui leur sont proposées : une innovation ne sera adoptée que si elle est suffisamment flexible techniquement pour être adaptée.

Méthodologie

Afin de comprendre la manière dont les robots répondent aux besoins de l’écologisation de secteur de la construction, il est nécessaire de comprendre les pratiques actuelles de démolition, les besoins des acteurs, les effets des politiques environnementales ainsi que le rôle des technologies numériques dans la transition vers une économie circulaire. La région du Pays de la Loire, se présentant comme une région pionnière dans la mise en place de politiques publiques de soutien à l’économie circulaire, a constitué un territoires d’enquête exemplaire. Ainsi, j’ai réalisé 14 entretiens semi-directifs auprès d’acteurs de la déconstruction, du réemploi et de l’économie circulaire et j’ai mené 15 sessions d’observation sur les événements et les rencontres des associations, organismes et partenaires locaux y compris dans des chantiers de déconstruction, de démolition et de rénovation. Un focus group, c’est-à-dire une table ronde d’échange, a été également mise en place afin de saisir les débats et les différents points de vue des acteurs du secteur.

Premiers résultats

Les premiers résultats montrent une grande diversité de parties prenantes comme par exemples de chercheur-euses, agents des collectivités publiques, architectes, entreprises de démolition, industriels, organismes de formation et réseaux professionnels. Ces derniers jouent un rôle essentiel dans la diffusion des connaissances, le partage des bonnes pratiques et la coordination des acteurs. Les observations de terrain révèlent toutefois un écart entre les discours et les pratiques : si de nombreux projets affichent des ambitions écologiques, la réutilisation effective des matériaux et le tri des déchets restent souvent limités.

La recherche souligne également l’importance de la formation et de la production de connaissances. La transition vers une construction circulaire ne dépend pas uniquement des innovations techniques, mais aussi du développement de nouvelles compétences, de la sensibilisation des professionnels et de l’évolution des réglementations. Les connaissances à renforcer concernent notamment le cadre réglementaire, la gestion des déchets, les méthodes de réemploi, les études de cas et les bénéfices environnementaux et économiques de l'économie circulaire. Les principaux publics à former sont les conducteurs de travaux, les architectes, les collectivités publiques ainsi que les ouvriers intervenant sur les chantiers. Enfin, le réemploi des matériaux apparaît comme un processus à la fois technique, organisationnel et logistique. Il nécessite une meilleure coordination entre les acteurs, des infrastructures de stockage, des compétences spécifiques et une adaptation des pratiques professionnelles. Cette évolution favorise l'émergence de nouveaux métiers, de nouveaux marchés et de collaborations locales, tout en transformant progressivement l’ensemble de la filière de la déconstruction.

Ainsi, si les solutions robotiques étaient industrialisées, aussi prometteuses qu’elles soient, elles ne seront pas neutres pour le secteur. Loin d’un jugement favorable ou défavorable, le rôle de sociologue dans ce projet est d’inciter les concepteurs de ces technologies à prendre en compte les effets sur l’organisation de l’ensemble des acteurs concernés par le chantier et sur la qualité de vie au travail des professionnels. Si les solutions robotiques et l’IA proposent une dé-construction plus rapide, le contenu du travail de tous les acteurs des conducteurs de travaux aux ouvriers, en passant par les auditeurs en phase de prédémolition changera : il se scientifisera et il deviendra plus dépendant de la technologie mais il deviendra moins dangereux et moins polluant pour l’environnement.

Les apports de la recherche interdisciplinaire

Les approches interdisciplinaires des problèmes sociaux et environnementaux constituent de démarches originales et riches pour saisir la complexité d’un sujet dans un équilibre : proposer de solutions, développer les réponses techniques adéquates aux besoins pratiques et économiques d’un secteur, maintenir au cœur la dimension humaine et sociale. Travailler conjointement pour ressourdre les problèmes de nos sociétés est utile et nécessaire. Sur cet aspect se focalisera l’étape suivante du projet qui vise à observer les essais des robots sur quatre chantiers de déconstruction en Espagne, en Pologne, en Belgique et au Portugal. L’idée principale est de voir concrètement de quelle manière les robots et leurs estimations influencent la fin de vie des bâtiments et les décisions techniques à prendre.

Bibliographie indicative

de Bercegol R., Tastevin Y.P., Bahers J.-B., 2025, « Mines urbaines : Flux de matières et recyclage »:, Flux, n° 138, 4, p. 1‑12. https://doi.org/10.3917/flux1....

Oliveira J. de, Schreiber D., Jahno V.D., 2024, « Circular Economy and Buildings as Material Banks in Mitigation of Environmental Impacts from Construction and Demolition Waste », Sustainability, 16, 12, p. 5022. https://doi.org/10.3390/su1612...

Rockström J., Steffen W., Noone K., Persson Å., Chapin F.S., Lambin E., Lento, 2009, « Planetary Boundaries: Exploring the Safe Operating Space for Humanity », Ecology & Society, 14, 2.



Site officiel du projethttps://discover-horizon.eu/ 

Responsable : Sarah Ghaffari, IMT Atlantique (Nantes), DI2S, CENS.

Version ludique de présentation de l’enquêtehttps://www.instagram.com/p/Da...