La MEET, un site essentiel de rencontres littéraires internationales à Saint Nazaire

Publié par Pôle Science & Société Le Mans Université, le 17 juin 2026

Origines de la MEET

La Maison des Ecrivains Etrangers et des Traducteurs de Saint-Nazaire célèbrera l’an prochain ses 40 ans d’existence. Située symboliquement sur l’estuaire de la Loire, cette institution de statut associatif (loi 1901) a pour vocation d’accueillir en résidence et de mettre en relation écrivains étrangers et traducteurs français. Fondée en 1987 par Christian Bouthemy — libraire, éditeur et premier directeur de la MEET — et le directeur des services de la ville de Saint-Nazaire de l’époque, Patrick Bonnet, elle bénéficie, en plus, aujourd’hui, du soutien du CNL (Centre National du Livre), du Ministère de la Culture, de la Fondation Jan Michalski pour l’écriture et la littérature et de l’Institut Français et de la SOFIA (Société Française des Intérêts des Auteurs de l’écrit). La MEET met à la disposition des écrivains un grand appartement au dixième étage du Building, au-dessus du port et des Chantiers navals. Elle leur alloue aussi une bourse et leur propose une publication, en édition bilingue, d’un texte rédigé (au moins en partie) pendant leur séjour. À ce jour, elle a accueilli 228 écrivains et écrivaines des différents continents. Au départ, les auteurs avaient pour consigne d’écrire un texte sur Saint-Nazaire, « Or, tous les textes remis n'ont pas été, littérairement, à la hauteur des espérances, peut-être à cause de cette trop forte (et limitative) contrainte de territoire. Aussi, la commande a-t-elle été, fort intelligemment, transformée en ‘un texte écrit à Saint-Nazaire’... Ce qui n'empêcha pas la plupart des auteurs d'écrire, mais librement, sur Saint-Nazaire ! », explique l’écrivain Bernard Bretonnière[1].

Les traducteurs, agents indispensables des circulations culturelles

L’écrivain Patrick Deville, directeur littéraire actuel de la MEET, souligne la curiosité et l’intérêt des lecteurs francophones pour les écrivains du monde, mais aussi la nécessité de traduire les œuvres que cela implique : « C’est grâce à eux que les éditeurs, bon an mal an, publient ici un livre sur deux en traduction »[2]. Le rôle des traducteurs, fondamental dans les circulations et transferts culturels, est fort justement mis en valeur à la MEET. Deux prix de traduction sont ainsi octroyés chaque année : le prix Laure Bataillon, en hommage à la traductrice lauréate en 1989 avec l’écrivain argentin Juan José Saer pour la publication de L’Ancêtre, et le prix Bernard Hœpffner, en hommage au traducteur lauréat en 2004 pour la traduction de Pseudodoxia Epidemica de l’Anglais Thomas Browne (ouvrage paru en 1646). Le Prix Laure Bataillon récompense la meilleure œuvre de fiction traduite en français. Le jury, constitué d’écrivains, de traducteurs et de critiques littéraires, attribue conjointement à l’écrivain étranger et à son traducteur en langue française la somme de 10 000€ qu’ils se partagent. Quant au Prix Bernard Hœpffner, il récompense une re-traduction ou la traduction d’un auteur décédé.

Le festival Meeting

Depuis 2003, la MEET organise le festival Meeting, pour multiplier encore les rencontres littéraires internationales. Selon les années, ce festival s’est tenu sur différents sites : Saint-Nazaire (Escal’Atlantic ou la base sous-marine Life) et Nantes (Le Lieu Unique), et depuis 2013, ces « meetings » se poursuivent quelques jours à Paris, après avoir commencé à Saint-Nazaire. Ces rencontres réunissent plus d’une vingtaine d’écrivains français et étrangers de différentes nationalités, selon les thèmes proposés par le festival. Ainsi, celui de l’édition de 2025 était « Au fond de nous l’enfant – Montréal Budapest » et a fait la part belle aux écrivains hongrois et canadiens, en plus des écrivains français, toujours présents.

La MEET et l’Amérique hispanophone 

La MEET donne l’opportunité à de nombreux écrivains débutants ou reconnus dans leur pays, mais pas encore en France, d’une pénétration du marché français. Au fil des années, certains auteurs ont pu intégrer de prestigieuses maisons d’édition nationales. L’Uruguayen Nicasio Perera San Martín, spécialiste de la littérature hispano-américaine et qui fut enseignant à Nantes Université, a dirigé la MEET pendant plusieurs années et a imprimé une ouverture évidente vers l’Amérique latine et plus particulièrement le Rio de la Plata. À ce jour, 62 écrivains hispano-américains ont été accueillis en résidence, dont certains sont aujourd’hui des auteurs mondialement reconnus, comme les Cubains Reinaldo Arenas, Leonardo Padura ; les Argentins Ricardo Piglia, César Aira, Alan Pauls, Elsa Osorio, Selva Almada, pour en citer quelques-uns.

Focus sur trois écrivains argentins

En tant que chercheuse, je m’intéresse aux circulations et transferts culturels entre l’Argentine et les États-Unis et l’Argentine et la France. C’est pourquoi, j’ai choisi de présenter trois écrivains argentins en résidence à la MEET à un moment de leur carrière et leur œuvre associée à la MEET.

Ricardo Piglia 

Romancier, essayiste, critique littéraire, journaliste et scénariste, Ricardo Piglia (1941-2017) s’est fait connaître en Argentine en 1980, avec la publication de son roman Respiración artificial, dans lequel il fait référence indirectement à la dictature militaire au pouvoir depuis 1976, en réussissant à échapper à la censure qui sévissait à l’époque. Accueilli en résidence à la MEET en 1988, ce n’est qu’en 2006 qu’il publie « Un encuentro en Saint-Nazaire » / « Une rencontre à Saint-Nazaire » (traduction d'Alain Keruzoré, édition MEET), une nouvelle autofictionnelle qui imite la forme du journal intime, en lien direct avec ce séjour. L'histoire commence avec l'arrivée d'un écrivain et narrateur argentin, le mercredi 4 mai 1988, et sa rencontre dans un restaurant près du port de Saint-Nazaire avec un écrivain irlandais, Stephen Stevensen, la veille du départ de ce dernier. Tous deux ont été invités en résidence à la Maison des Ecrivains Etrangers et des Traducteurs. Voici un court extrait de la nouvelle : « Vous connaissez la Maison, un endroit parfait pour travailler. Avec le décor du port comme paysage personnel, presque sans sortir, j’ai commencé à relire mon passé, au début j’ouvrais les cahiers au hasard, je cherchais une piste pour m’orienter dans la selve obscure de ma vie ». (p. 19).

Parmi les ouvrages de Piglia traduits en français, on trouve cinq romans : Respiration artificielle (traduit en 2000), Argent brûlé (publié en 1997, traduit en 2001), La ville absente (publié en 1992, traduit en 2009), Cible nocturne (publié en 2010, traduit en 2012), Pour Ida Brown (publié en 2013 et traduit en 2014). Son recueil de nouvelles publié en 1975 en Argentine, Faux nom, a été traduit en 1990 et édité par Arcane 17, la maison d’édition de Christian Bouthemy. Un seul de ses essais, Le dernier lecteur (2005), a été traduit en 2008.

Alan Pauls

Alan Pauls (1959) a multiplié les activités : professeur de théorie littéraire, scénariste, traducteur, critique de cinéma, journaliste, essayiste et romancier. Il réside au Building en 1992 et publie, deux ans plus tard, un court roman autofictionnel en lien avec son séjour à Saint Nazaire, contrairement à ce que laisse penser son titre : Wasabi. Le point de départ du roman est l’arrivée d’un jeune écrivain argentin et de sa compagne à la résidence et la nécessité pour lui de consulter rapidement un médecin en raison de l’apparition d’un kyste dans son cou. Le narrateur développe ensuite une addiction à la pommade prescrite, à l’odeur et au goût semblables à ceux de la moutarde japonaise. Empêtré dans différents problèmes avec sa compagne, son éditeur (Christian Bouthemy en personn(ag)e), l’illustrateur de la couverture de son futur ouvrage qu’il se met à détester et à vouloir assassiner, le voyage initiatique en Europe, vieux mythe de la littérature latino-américaine, devient un cauchemar tragi-comique.

La plupart de ses récits de fiction ont été traduits en français : La pudeur du pornographe (1991), L’instruction (1992), Wasabi (1994, traduit par Lucien Ghariani) aux éditions Arcane 17, Le passé (2005), Histoire des larmes (2009), Histoire des cheveux (2010), Histoire de l’argent (2013), La moitié fantôme (2023) aux éditions Christian Bourgois. Deux de ses essais ont également été traduits et publiés par les éditions Christian Bourgois : Le facteur Borges (2006) et La vie pieds nus (2007).

Elsa Osorio 

Avant d’être accueillie en résidence en 2015, Elsa Osorio (1952), écrivaine et militante pour la défense des droits humains, avait participé aux éditions de 2013 et 2018 du festival Meeting.

Elle est déjà une autrice confirmée traduite en français et publiée aux éditions Métailié, lorsqu’elle entame son séjour à la MEET. En Argentine, elle connaît un premier succès critique et public en 1998 avec son roman A veinte años, Luz, traduit en 2002 sous le titre Luz ou le temps sauvage, qui retrace l’enquête d’une jeune femme qui découvre qu’elle est une enfant volée et adoptée, dont les parents ont disparu pendant la dernière dictature militaire. Trois ans après sa résidence à la MEET, la traduction de Doble fondo (Double fond) par François Gaudry est publiée. Dans ce roman, le sujet de la dictature est à nouveau central puisque l’intrigue commence par la découverte du corps d’une femme qui se serait jetée depuis le pont de St Nazaire. Au fil de l’intrigue, on découvre qu’il s’agit d’une ancienne militante révolutionnaire argentine. Les liens entre l’Argentine et la France ne s’arrêtent pas là, puisque l’autrice retrace, à travers ce personnage, les activités du Centre Pilote de Paris (CPP) créé en 1977 par la junte militaire au pouvoir et dirigée par l’amiral Emilio Massera. Ce centre avait pour mission de surveiller les nombreux dissidents politiques exilés en France et d’infiltrer les associations qu’ils avaient créées. Avant son séjour à la résidence, Elsa Osorio avait rencontré des exilés argentins à Paris en 2011 pour documenter son récit.

Outre ceux déjà mentionnés, voici ses autres romans traduits en français : Tango (2007), Sept nuits d’insomnie (2010), La Capitana (2012).

Finalement, PULSAR m'a permis de développer mes recherches sur les circulations et transferts culturels non seulement dans les Amériques (et plus précisément entre l'Argentine et les États-Unis), mais aussi entre l'Argentine et la France et vice-versa. Si l'Europe et la France ont longtemps été des référents culturels majeurs en Argentine, avant de perdre du terrain et d'être éclipsées par la culture états-unienne, il est heureux de constater que grâce à des institutions comme la MEET, le lien culturel entre la France et l'Amérique latine est entretenue, et surtout qu'il permet une réciprocité toujours enrichissante pour les deux territoires.

Cet article a été rédigé par Marina Letourneur, maîtresse de conférences en études hispano-américaines à Le Mans Université, au sein du laboratoire 3L.AM (Langues, Littératures, Linguistique, Le Mans Université, Université d’Angers), dans le cadre d’un financement de l’Académie PULSAR de la Région Pays de la Loire.


[1] Bernard Bretonnière, « Portrait de l’artiste en invité pas facile », remue.net.

[2] Patrick Deville, « Nice to meet you », rubrique « Qui sommes-nous ? », meetingsaintnazaire.com