Les tiers-lieux, nouveaux lieux du lien ?
Publié par Guillaume Denos, le 12 février 2026
Vous poussez une porte. Il y a du monde, mais pas trop. On entend des discussions dans un coin, quelqu’un prépare du café, une affiche annonce un atelier pour apprendre à réparer un grille-pain et une exposition photo habille tout un pan de mur. Au fond, une personne travaille sur son ordinateur. Une autre arrive, visiblement habituée, et salue plusieurs personnes venues pour un atelier tricot. Vous ne savez pas exactement si vous êtes dans un café, un centre social, un lieu culturel ou un espace de coworking... Pourtant, une chose est certaine : ce lieu ne ressemble pas aux autres. Bienvenue dans un tiers-lieu.
Depuis une vingtaine d’années, ces espaces hybrides se développent en France. Ils attirent des publics variés et suscitent l’intérêt des chercheurs, des collectivités et des citoyens. Mais une question demeure : pourquoi les gens fréquentent-ils ces lieux ? Qu’y trouvent-ils que d’autres espaces ne semblent plus offrir ?
La transformation des lieux du lien social
Le développement des tiers-lieux s’inscrit dans un contexte plus large de transformation des espaces de sociabilité.
Pendant longtemps, les cafés, les petits commerces ou certains services publics ont constitué des lieux de rencontre du quotidien. On s’y croisait, on y discutait, on y échangeait des nouvelles ou des services. Ces lieux jouaient un rôle social discret mais essentiel.
Or, leur nombre a fortement diminué. La France comptait environ 200 000 cafés en 1960. En 2023, il en reste moins de 40 000, soit une baisse de plus de 80 % [1]. Cette disparition concerne aussi d’autres espaces de proximité, comme certains petits commerces ou services publics.
Progressivement, les lieux d’interaction ont laissé place à des lieux davantage orientés vers la transaction. On y vient pour acheter, pour effectuer une démarche, puis on repart. Les occasions d’échange informel se raréfient.
Cette évolution n’est pas sans conséquences. Elle s’accompagne d’une progression de l’isolement social. Selon la Fondation de France, 12 % [2] des Français se trouvent aujourd’hui en situation d’isolement, sans réseau de sociabilité actif. Les personnes concernées expriment souvent des sentiments d’abandon, d’exclusion ou de perte d’utilité sociale.
Ces transformations ont aussi des effets politiques et économiques [3]. Les espaces d’interaction favorisent des formes d’entraide, de coopération et d’échanges informels qui contribuent à la vitalité locale et à la confiance entre les personnes et envers les institutions. Leur disparition peut fragiliser ces dynamiques.
C’est dans ce contexte qu’à partir des années 2010, les tiers-lieux ont connu un essor important en France. Portés par des associations, des collectifs ou des collectivités, ils ont été progressivement reconnus pour leur utilité sociale. Certains ont émergé dans d’anciens bâtiments réhabilités, d’autres ont été créés spécifiquement pour composer de nouveaux espaces : coworking, fab-labs ou friches culturelles.
Cette reconnaissance s’est accompagnée de dispositifs de soutien public qui se sont récemment effondré dans un contexte d’incertitude budgétaire. Leurs modèles économiques à la fois hybrides et fragiles restent à étudier et à consolider, l’originalité de leurs propositions (commerciales ou non) semble certaine mais le public est-il toujours au rendez-vous ?
Face à ces enjeux, une question centrale se pose : quelles sont les motivations des usagers ? Qu’est-ce qui les amène à franchir la porte de ces lieux, et surtout, à y revenir ?
Le tiers-lieu : un concept centré sur l’expérience sociale
Le terme « tiers-lieu » trouve son origine dans les travaux du sociologue américain Ray Oldenburg, qui publie en 1989 l’ouvrage The Great Good Place. Il y décrit les « third places », des espaces qui ne sont ni la maison, ni le travail, mais un troisième lieu de sociabilité essentiel. Ces lieux permettent de rompre avec la routine quotidienne et de créer des opportunités de rencontre. Ils peuvent prendre des formes variées : cafés, bibliothèques, salons de coiffure ou autres espaces ouverts au public.
Pour Oldenburg, plusieurs caractéristiques définissent ces lieux [4].
D’abord, ils constituent un terrain neutre, où chacun peut entrer librement, sans obligation particulière. Ils contribuent aussi à niveler les différences de statut social, en offrant un espace où les individus peuvent interagir sur un même pied d’égalité. La conversation y occupe une place centrale. Les échanges peuvent être légers ou sérieux, mais ils participent à la construction du lien social. Les tiers-lieux se distinguent aussi par leur accessibilité (géographique et temporelle). On peut y venir facilement et régulièrement, y retrouver des habitués, mais aussi rencontrer de nouvelles personnes. L’ambiance y est souvent décrite comme conviviale et accueillante grâce à un mobilier modeste. Ces lieux offrent une forme de familiarité qui permet de se sentir à l’aise, parfois même « chez soi ».
Ces caractéristiques reposent sur des dimensions largement subjectives : le sentiment d’accueil, la qualité des interactions, l’ambiance du lieu. Elles rendent les tiers-lieux difficiles à définir uniquement à partir de leurs activités ou de leur organisation.
Aujourd’hui, dans un contexte social et économique différent de celui décrit par Oldenburg, il devient nécessaire de réexaminer ces caractéristiques. Les tiers-lieux contemporains répondent-ils toujours aux mêmes motivations ? Et qu’est-ce qui attire concrètement leurs usagers ?
Comprendre les motivations des usagers : une recherche en Pays de la Loire
C’est pour répondre à ces questions que nous avons mené une recherche dans le cadre du projet EVATLESS [5]. Ce projet s’intéresse à l’évaluation de tiers-lieux de l’économie sociale et solidaire, en partant d’un principe simple : pour comprendre leur valeur, il faut écouter celles et ceux qui les fréquentent.
Nous avons étudié trois tiers-lieux portés par des associations, que nous avons renommés afin de préserver leur anonymat.
Le premier, la Cantina, propose des repas participatifs et solidaires visant à lutter contre l’isolement social. Le second, le Bibli-outil, fonctionne comme une bibliothèque d’outils et organise des ateliers de bricolage autour du partage et du réemploi. Le troisième, le Transitoire, anime sur une commune des initiatives locales liées à la transition écologique et sociale.
Au total, 65 usagers ont participé à l'enquête. L’objectif n’était pas seulement de savoir si les activités proposées leur plaisaient, mais de comprendre ce que ces lieux représentent pour eux, et ce qui motive leur fréquentation.
La convivialité avant l’activité
Le premier résultat marquant est que les usagers ne fréquentent pas ces lieux principalement pour leur activité spécifique. Cuisiner, bricoler ou participer à un atelier constitue souvent un point d’entrée. Mais ces activités apparaissent surtout comme un support à la rencontre. Ce qui ressort avant tout, c’est l’importance de l’ambiance et des relations humaines.
Comme l’explique un participant :
« C’est le seul endroit où, quand on arrive, avant de faire quelque chose, on nous dit : “Non, on boit un café tous ensemble.” » (RC18)
Un autre souligne la liberté et la simplicité des échanges :
« Tu peux échanger sur divers sujets, mais pas sur des sujets qui t’encombrent la tête, ça c’est bien. » (RB16)
Les tiers-lieux offrent avant tout un espace de rencontre et d’échange, prolongeant certaines caractéristiques identifiées par Oldenburg.
Des lieux qui facilitent l’engagement et la participation
Un second résultat concerne la possibilité offerte aux usagers de s’impliquer à différents niveaux. Contrairement à d’autres structures plus formelles, les tiers-lieux permettent une participation flexible. Certains usagers viennent simplement bénéficier des activités proposées. D’autres s’engagent davantage, en aidant à organiser les activités ou en partageant leurs compétences.
Cette dynamique crée une forme d’engagement réciproque, où chacun peut à la fois recevoir et contribuer. Comme le décrit un participant : « Les gens sont contents de savoir. Je vois bien quand je demande un conseil… ils sont contents de t’expliquer. » (RB4)
Cette possibilité de participation favorise un sentiment d’utilité reposant sur un engagement "à la carte", ce qui génère une mixité des publics.
Le rôle clé des personnes qui animent les tiers-lieux
Enfin, notre recherche met en évidence l’importance des équipes qui font vivre ces espaces. Salariés, bénévoles ou volontaires jouent un rôle essentiel dans l’accueil, l’animation et la coordination. Leur présence contribue directement à l’ambiance du lieu et à la qualité des interactions. Une participante explique ainsi :
« Le fait de se sentir bien ici dépend beaucoup de comment l’équipe anime le lieu… Je sais que quand je viens, je vais me sentir bien en bonne partie grâce à elles. » (RC9). Ce résultat souligne une dimension souvent invisible : les tiers-lieux ne fonctionnent pas uniquement grâce à un espace attractif, des activités ou une programmation, mais aussi grâce aux compétences particulières d’organisation, de coordination mais aussi d’écoute et de relationnel qui s'y déploient.
Tout en conservant un regard critique sur l’appropriation croissante du concept par des acteurs commerciaux, ces résultats rappellent une réalité essentielle : on ne fréquente pas un tiers-lieu seulement pour ce qu’on y fait. On le fréquente pour ce qu’il permet de vivre.
Du lien, de la confiance, une activité, un rôle, ou simplement le sentiment d’appartenir à un espace partagé. Autant de valeur produite que la recherche en sciences sociales doit encore travailler à saisir.
Et vous ? Si un tiers-lieu existait près de chez vous, qu’iriez-vous y chercher en premier ?
[1] Fondation de France "Étude Solitudes 2025 : les liens de proximité, pivots de la sociabilité"
[2] et [3] Enquête du CEPREMAP "Quand les bars-tabacs ferment : l’érosion du lien social local et la progression du vote d’extrême droite en France"
[4] Burret, A. (2023). Nos tiers-lieux: Défendre les lieux de sociabilité du quotidien.
[5] Ce projet PULSAR a été réalisé en étroite collaboration avec Valérie Billaudeau (Université d'Angers, laboratoire ESO)
