Quelles ruptures à venir dans nos paysages urbains ?

Publié par Pôle Science & Société Le Mans Université, le 7 avril 2026   1

LA LOI CLIMAT ET RÉSILIENCE DE 2021 REMET EN CAUSE LES MODÈLES HISTORIQUES SUR LESQUELS LES TERRITOIRES SE SONT ORGANISÉS ET LES VILLES ONT ÉTÉ ÉRIGÉES. LE ZÉRO ARTIFICIALISATION NETTE OBLIGE À REPENSER LES PAYSAGES URBAINS. QUATRE ENSEIGNANTS-CHERCHEURS ET DOCTORANTS DU LABORATOIRE ESPACES ET SOCIÉTÉS (ESO - UMR CNRS 6590) CROISENT LEUR REGARD.

Décorréler le développement territorial de l’artificialisation des sols

Il s’agit certainement du défi le plus important. « La croissance urbaine repose encore sur le modèle de l’urbanisme horizontal entraînant une consommation foncière, généralement des espaces agricoles à l’abandon », remarque Gérald Billard, enseignant-chercheur en géographie et aménagement. « L’urbanisme doit devenir plus dense, plus vertical, plus multifonctionnel. »

Joachim Dendeviel détaille : « Beaucoup d’élus considèrent que s’ils ne peuvent plus consommer d’espace, ils ne pourront plus rien faire. Certes, peu d’entre eux remettent en cause la nécessité d’une certaine sobriété foncière, mais la plupart veulent tout de même poursuivre leurs projets. »

Suite aux manifestations de colère et d’inquiétude des élus, la loi originale a été assouplie par le Sénat en juillet 2023. Ainsi, la Chambre haute a obtenu la mise en place d’une « garantie communale » permettant à toutes les communes de construire sur au moins un hectare, sans condition de densité et la possibilité de poursuivre « les grands projets d’intérêt national » grâce à une enveloppe de 10 000 hectares mutualisés entre les régions.

Diversifier et multiplier les fonctionnalités des quartiers

Les villes, et en particulier les zones d’activités commerciales, doivent-elles conserver des fonctions bien cloisonnées ?

« Non, répond Arnaud Gasnier, enseignant-chercheur en géographie et aménagement. Nous pouvons agréger les fonctions : la nature, le sport, la promenade, et pourquoi pas, le logement. Par exemple, lorsque les transports collectifs se multiplient sur les zones d’activité, les consommateurs et travailleurs ont un besoin moindre de leur automobile, la surface de parking diminue et peut être dédiée à d’autres fonctions. »

Les habitudes en matière d’urbanisation sont bien ancrées. « La logique de zones issue de la Charte d’Athènes de 1933, élaborée sous l’égide de Le Corbusier, reste encore trop prégnante », complète Arnaud Gasnier. « Il faut aujourd’hui sortir de tout cela. C’est un changement de paradigme qu’il faudra accompagner. »

Penser la ville en fonction de la nature et non l’inverse

Sous la direction d’Arnaud Gasnier et de Gérald Billard, Alexis Morillas mène une thèse autour du concept de « nature-urbanisme ». Objectif : imaginer la désimperméabilisation et la renaturation des sols des zones d’activités.

« Il s’agit de penser la ville en fonction de la nature plutôt que la nature en fonction de la ville », commente Arnaud Gasnier.

Paysagiste depuis onze ans chez Tougerie+Tangram, une agence internationale d’architecture, d’urbanisme et de paysage, Alexis Morillas travaille à une première phase d’étude des cas existants d’aménagement de zones d’activités. Il poursuivra avec une phase d’expérimentation sur au moins deux sites, dont l’un au Mans.

La réglementation permet de renaturer les zones d’activités. Mais les expérimentations sont rares. Gérald Billard précise en effet que : « La renaturation pose des problèmes techniques, financiers, d’intégration dans la ville et de l’usage qui sera fait de cette nature. »

©Crédit photo : Laboratoire ESO

Combler la grande hétérogénéité des collectivités

« Il faut comprendre qu’il y a vingt ou trente ans, inaugurer une zone commerciale en périphérie de sa ville était un signe de dynamisme », rappelle Gérald Billard. « Ce n’est pas évident de dire aux maires qui arrivent après que ce n’est plus le bon modèle à appliquer. Il s’agit d’un véritable tournant, d’une véritable rupture en matière de projection politique. »

Joachim Dendeviel ajoute : « Les collectivités n’en sont pas toutes au même point. Certaines sont très avancées. Mais certaines n’ont rien mis en œuvre malgré la loi relative à la Solidarité et au Renouvellement Urbain (SRU) de 2000. Elles ont raté la marche et se retrouvent à devoir affronter celle d’après avec la loi Climat et Résilience. »

Repenser les centres commerciaux

« En France, on a une typologie des centres commerciaux liés à la grande distribution, c’est-à-dire des galeries marchandes accolées à des supermarchés », analyse Sophia Verguin. « Aujourd’hui, cette typologie est, à certains endroits, en déshérence ; la particularité de ces lieux est qu’ils peuvent être considérés comme semi-publics, alors qu’ils sont gérés par le privé. »

Après avoir classifié en catégorie les centres commerciaux existants, Sophia Verguin travaille à l’élaboration des nouveaux outils pour que l’ensemble des acteurs d’un site (maîtrise d’ouvrage, maîtrise d’œuvre, aménageurs, pouvoirs publics) puissent se concerter et que les centres commerciaux deviennent « des morceaux de ville » à part entière.

Arnaud Gasnier questionne : « Comment les acteurs concernés voient le centre commercial de demain ? Ce dernier se dessine petit à petit, avec un chevauchement d’échelle : la transformation du centre commercial en lui-même, mais aussi dans son secteur d’implantation, qu’il soit urbain, suburbain ou périurbain. »

Accompagner la mise en œuvre de la loi

« La loi relative à la Solidarité et au Renouvellement urbain (SRU) de 2000 a imposé la réduction de 50 % de la consommation foncière sur 10 ans », explique Gérald Billard. « À l’époque, personne ne savait comment calculer cette consommation de manière uniforme sur le territoire, les chercheurs s’y sont penchés. »

Aujourd’hui, et notamment avec la loi Climat et Résilience, l’application des textes impose de nouvelles problématiques aux plus petites collectivités, qui n’ont pas d’agence d’urbanisme. « Nous essayons par exemple de trouver de nouvelles manières de mener les concertations entre les différents acteurs. Et contrairement à ce que l’on pourrait croire, le temps de la recherche n’est pas trop long par rapport au temps législatif. Ce sont souvent même les lois ou les règlements qui rattrapent des formes d’expérimentation déjà développées sur le terrain », poursuit Gérald Billard.

La recherche universitaire est sans doute poussée par les avancées législatives et l’on peut ajouter « et vice-versa ».

Territorialiser la règlementation

Joachim Dendeviel interroge : « La manière d’envisager la territorialisation du ZAN est un vrai enjeu. Doit-on l’appliquer en priorité dans les territoires où il y a peu ou beaucoup de tension ? Pour l’instant, les décideurs réfléchissent en fonction de l’armature urbaine (selon la taille des villes), mais il faut réfléchir à l’échelle des bassins de vie, car les dynamiques territoriales ne se confondent pas toujours avec cette armature. »

L’une des composantes de l’application de la loi Climat et Résilience concerne les friches, que ce soit les friches commerciales ou autres, et leur répartition est aussi très variable selon les territoires. « Elles concernent 170 000 hectares, soit plus que les 125 000 hectares qui doivent être économisés d’ici à 2031 (voir encadré) », conclut Joachim Dendeviel.


LE « ZÉRO ARTIFICIALISATION NETTE »

La Loi portant lutte contre le dérèglement climatique et renforcement de la résilience face à ses effets, dite « Climat et Résilience », date de 2021. Parmi ses grandes lignes, figure le « Zéro artificialisation nette » dont l’esprit est que « chaque mètre carré urbanisé doit être compensé par un mètre carré renaturé », résume Gérald Billard.

Elle comporte deux grandes échéances : diviser par deux le rythme d’artificialisation à horizon 2031 (125 000 hectares au lieu de 250 000 sur la période de référence 2011-2021), puis parvenir en 2051 à une artificialisation nette qui soit nulle.

Gérald Billard s’interroge sur les possibilités pour les élus de « s’approprier cette nouvelle donne encore instable, que ce soit sur les textes, les dates, les engagements. » Les récents débats législatifs le prouvent.


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CHERCHEURS : Arnaud GASNIER, Gérald BILLARD
LABORATOIRES : ESO | Espaces et SOciétés [ UMR CNRS 6590 ]