Suivi des polluants persistants PFAS dans un écosystème estuarien : le cas de la Baie de l’Aiguillon

Publié par Alan Saudino, le 12 mai 2026

Mohamed MAANAN, Alan SAUDINO, Victor GUILEMENT, Jean-Pierre GUERET, Régis GALLAIS, Louise FROUD & Audran CHENU

LETG UMR CNRS 6554, Nantes Université, Institut de Géographie, BP 81227, 44312 Nantes Cedex 3, France

Réserve Naturelle Nationale de la Baie de l'Aiguillon, La Prée Mizotière, 85450 Sainte-Radégonde-des-Noyers

Image de garde : Photographie aérienne de la Baie de l'Aiguillon, Hellio & Van Ingen

Le projet QUALITRO est un projet d’évaluation et de surveillance de la qualité de l’écosystème de la Baie de l’Aiguillon de 2024 à 2026. Ce suivi s’effectue sur les trois compartiments du réseau trophique de la baie : l’eau, les sédiments et le biote. Les analyses portent sur la recherche de contaminants émergents et persistants afin de tracer leur circulation sur l’ensemble du réseau. Pour les analyses de l’eau, une attention particulière est portée aux mesures effectuées après les événements extrêmes dans le but d’étudier des pics d’apports ou des variations de débits. La recherche de polluants au sein des sédiments de surface et de carottes sédimentaires permet de déterminer le fond géochimique de la baie et de définir les seuils de pollution actuels. Enfin, l’étude de la chaîne trophique est déterminante pour suivre la circulation des substances recherchées. Les analyses sur la chaîne trophique se concentrent sur la macrofaune benthique, deux espèces de poissons aux régimes alimentaires différents et les œufs d’oiseaux de l’avocette élégante. La Baie de l’Aiguillon est classée comme réserve naturelle et cogérée par la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO) et l’Office français de la biodiversité (OFB) depuis 2000. Ce projet est cofinancé par l’Agence de l’eau Loire-Bretagne et le Fonds Vert.

La mention des « polluants éternels » et des PFAS est devenue omniprésente au sein des discours environnementaux actuels. Ces substances perfluoroalkylées et polyfluoroalkylées dites PFAS sont utilisées dans les processus de fabrication industrielle de textiles, matériaux et produits de consommation depuis les années 1930. Ces usages entraînent une forte exposition des populations en raison des rejets industriels et agricoles de PFAS dans l’environnement. Face à cette pollution, la vigilance s’est accrue depuis les années 2000.

En 2001, la Convention de Stockholm est créée avec pour objectif de protéger la santé humaine et l’environnement de ces polluants organiques persistants. Le terme « persistant » est appliqué aux PFAS car ils présentent une résistance à la biodégradation, un potentiel de bioaccumulation, une toxicité et une mobilité sur de longues distances par rapport aux points de rejet (Convention de Stockholm). En raison de ces propriétés, certains milieux sont particulièrement propices au suivi de ces polluants. Les estuaires font partie de ces milieux par leur rôle d’exutoire des apports en eau des bassins versants et par leurs propriétés sédimentologiques favorisant l’accumulation des polluants transportés.

Le site de la baie de l’Aiguillon est un vaste ensemble naturel littoral de 4 900 hectares situé sur la côte atlantique entre le département de Vendée au nord et le département de la Charente-Maritime au sud. Il s’agit d’un système estuarien alimenté en eau douce par un bassin versant de 639 000 ha drainé par les fleuves Lay, Sèvre Niortaise, le Curé et la rivière Vendée traversant la deuxième plus vaste zone humide de France, le Marais poitevin. La réserve de la Baie de l’Aiguillon est majoritairement composée d’une vasière intertidale de 3 800 hectares et de 1 100 hectares de prairies salées, un habitat rare en France. Fortement soumis aux marées et aux apports des sous-bassins versants du Lay, de la Vendée, de la Sèvre Niortaise et du Curé, cet écosystème héberge une biodiversité importante, allant de la macrofaune benthique et de l’ichtyofaune aux nombreuses espèces d’oiseaux. Les bassins versants environnant la baie sont fortement anthropisés, dominés par l’agriculture, les prairies permanentes et les zones urbaines. Le secteur côtier de l’Aiguillon abrite également des activités de conchyliculture à la limite de la réserve et quelques activités de pêche à la civelle.

L’objectif de ce projet est de quantifier, de suivre et de comprendre la circulation des PFAS au cœur d’un écosystème entier. Une campagne d'échantillonnage saisonnière a été menée en 2024-2025 à partir de cinq stations, ciblant des compartiments environnementaux (eau et sédiments) et biologiques clés (bivalves benthiques, vers polychètes, juvéniles de poissons et œufs d’avocette). Les concentrations en PFAS dans la zone de turbidité maximale sont relativement faibles (0,013 µg/L). Les concentrations dans les bivalves et les hydrobies sont restées inférieures à 0,3 ng/g de poids humide, tandis que celles chez les vers marins polychètes ont atteint jusqu'à 17 ng/g de poids humide. Afin d'évaluer la contamination dans les habitats de croissance des poissons, des juvéniles ont été analysés, exprimés en poids humide. Les résultats montrent des concentrations modérées en PFAS (0,29 ng/g chez le bar européen ; 0,49 ng/g chez le mulet), avec des niveaux plus élevés observés chez le mulet détritivore. Chez les oiseaux marins, les concentrations de PFAS dans les œufs d'avocette sont plus élevées (ΣPFAS = 17 ng/g de poids humide ; PFOS = 7,2 ng/g ; PFOA = 5,5 ng/g) et dépassent les seuils sans effet rapportés pour les espèces modèles. Les concentrations de PFAS dans les œufs d'avocette sont dominées par le PFOS et le PFOS linéaire (PFOS-LIN), une tendance cohérente avec celle rapportée chez d'autres espèces d'oiseaux marins en France (Jouanneau et al., 2025).

 

Ainsi, ces concentrations de PFAS suivent une logique d’accumulation dans le réseau trophique de la baie. Des données comparatives issues d'études mondiales indiquent que les PFAS s'accumulent de manière omniprésente dans les organismes marins, avec des profils de contamination largement dominés par le PFOS et le PFOA, et des facteurs de bioaccumulation variant selon les espèces et les habitats (Khan & Burgess et al., 2023). Les concentrations de PFAS mesurées dans les bivalves de la baie d'Aiguillon sont légèrement supérieures à celles rapportées dans d'autres estuaires européens, malgré l'absence d'une source industrielle ponctuelle identifiée (Scholars et al., 2025). Parallèlement aux mesures des PFAS, d’autres polluants d’origine industrielle et agricole sont étudiés sur les différentes espèces modèles du réseau trophique. Des concentrations mesurables de composés organochlorés hérités (DDE, DDT, HCB) et de substances industrielles ont été détectées au sein de la macrofaune benthique et dans les œufs d’avocette. L’Hexachlorobenzène (industriel, pesticide) et le DDT (pesticide) sont deux exemples significatifs.

Ces polluants sont identifiés comme persistants et sont inscrits sur la liste de la Convention de Stockholm. Malgré leur interdiction depuis 1970 pour le DDT, des concentrations sont retrouvées entre 1 et 1,4 ng/g sur plusieurs œufs pour l’Hexachlorobenzène et jusqu’à 85 ng/g pour le DDT. De plus, ces détections cumulées de PFAS, de pesticides et de polluants industriels peuvent entraîner des effets synergiques, additifs ou antagonistes (Göbölös. B., et al., 2024) liés aux mélanges de molécules qualifiés « d’effet cocktail ». Cet effet a été observé et mesuré sur la reproduction des oiseaux en y analysant des effets sublétaux (Colomer-Vidal et al., 2025).

Cette étude souligne l'importance d'une surveillance intégrée des sédiments, de l'eau et du biote pour mieux comprendre la dynamique des contaminants dans les écosystèmes estuariens afin d’orienter la gestion et la protection de ces milieux sensibles. Plusieurs travaux internationaux confirment la détection des PFAS sur de multiples organismes marins, démontrant une forte circulation de ces polluants au sein des réseaux trophiques et une biomagnification observée sur plusieurs espèces.

Lien du projet QUALITRO, Portail Recherche et Innovation Nantes Université https://transition-ecologique....

Références : 

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