Vulnérabilité des marais salants de Guérande face à l'élévation du niveau marin
Publié par Hadrien Zouane, le 4 mai 2026 1
Hadrien ZOUANE & Mohamed MAANAN
LETG UMR CNRS 6554, Nantes Université, Institut de Géographie, BP 81227, 44312 Nantes Cedex 3, France
La coopérative Le Guérandais a annoncé, le 7 avril 2026, l’attribution de 100 000 euros afin de renforcer la protection des marais salants de Guérande face au risque de submersion marine et à l’élévation du niveau de la mer. Cette initiative portée par les paludiers est particulièrement significative, car elle met en évidence une volonté locale d’anticipation et d’adaptation face aux impacts du changement climatique. Cette démarche s’inscrit dans une logique de résilience territoriale, largement recommandée dans les travaux scientifiques consacrés aux zones littorales basses, considérées comme parmi les espaces les plus vulnérables au réchauffement global (Nicholls & Cazenave, 2010 ; IPCC, 2023).
Les marais salants guérandais constituent un paysage unique et un patrimoine écologique, économique et culturel majeur pour le territoire de la presqu’île guérandaise. Toutefois, ce patrimoine est exposé à des risques croissants liés au dérèglement climatique, susceptible, à long terme, d’altérer durablement cet espace fragile. En effet, le changement climatique et plus particulièrement l’élévation du niveau marin pourraient affecter fortement le fonctionnement écologique et économique des marais salants. Ce phénomène est principalement lié à l’intensification des émissions de gaz à effet de serre d’origine anthropique, qui contribuent au réchauffement de l’atmosphère et des océans.
Le réchauffement global entraîne deux mécanismes majeurs responsables de la hausse du niveau marin : la fonte des glaciers continentaux et des calottes polaires, ainsi que la dilatation thermique des océans. D’après le GIEC, la contribution de la fonte des glaces continentales et des calottes polaires représente environ 41 % de l’élévation du niveau de la mer, tandis que la dilatation thermique en explique environ 40 % (IPCC, 2021, chapitre 9). Ces résultats rejoignent également les analyses scientifiques démontrant que l’élévation marine est désormais un processus accéléré et irréversible à l’échelle de plusieurs siècles, même en cas de réduction rapide des émissions (Oppenheimer et al., 2019 ; IPCC, 2023).
Ainsi, dans son 6ᵉ rapport (synthèse publiée en 2023), le GIEC estime que l’élévation du niveau marin global moyen devrait se situer entre 0,28 m et 1,01 m d’ici 2100, selon les trajectoires d’émissions (IPCC, 2023). Ces projections reposent sur des scénarios socio-économiques partagés (SSP) intégrant différentes hypothèses relatives aux émissions de gaz à effet de serre, à l’intensité de l’utilisation des énergies fossiles, aux politiques climatiques et aux dynamiques démographiques. Ces scénarios permettent d’évaluer l’impact potentiel des activités humaines sur l’évolution des paramètres climatiques majeurs, tels que la vitesse du réchauffement, la fonte des glaces et la dilatation thermique des océans (IPCC, 2021).
Parmi ces scénarios, le SSP1-1.9 correspond à une trajectoire de très faibles émissions, le SSP2-4.5 à un scénario intermédiaire, et le SSP5-8.5 à une trajectoire de très fortes émissions. Les projections associées à ces scénarios indiquent une hausse du niveau marin comprise entre 0,28 et 0,55 m (SSP1-1.9), entre 0,44 et 0,76 m (SSP2-4.5), et entre 0,63 et 1,01 m (SSP5-8.5) d’ici 2100 (IPCC, 2023). Ces chiffres sont cohérents avec les travaux scientifiques indiquant que la montée du niveau marin amplifie fortement la fréquence des submersions extrêmes : une élévation de quelques dizaines de centimètres suffit à multiplier par 10 voire 100 la fréquence des inondations côtières dans certaines zones (Vousdoukas et al., 2018 ; IPCC, 2021). Dès lors, il apparaît pertinent de cartographier et de spatialiser les impacts potentiels de la montée des eaux sur les marais salants de Guérande.
Ainsi, l’élévation marine affectera directement les espaces littoraux et impactera particulièrement les zones humides basses, très sensibles aux variations du niveau de la mer. Les marais salants, situés dans des environnements proches du niveau marin moyen, figurent parmi les milieux les plus exposés au risque de submersion et à la salinisation durable (Kirwan & Megonigal, 2013 ; Spencer et al., 2016). On peut donc se demander, en prenant comme étude de cas les marais salants de Guérande, quel impact aura l’élévation du niveau de la mer sur les zones humides littorales.
1- Les marais salants de Guérande : un espace vulnérable ?
1.a Les marais salants de Guérande : un espace naturellement sensible face aux variations du niveau de la mer
Les marais salants de Guérande sont aujourd’hui reconnus pour leur richesse faunistique et floristique, leur importance économique pour la presqu’île, ainsi que pour la valeur patrimoniale associée à la saliculture, dont les pratiques ont relativement peu évolué depuis plusieurs siècles. Cependant, l’élévation du niveau marin pourrait accentuer la vulnérabilité de cet espace, déjà exposé aux tempêtes et aux épisodes de grandes marées.
En effet, les marais salants reposent sur une configuration géographique particulière : ils sont situés à très faible altitude, parfois en dessous du niveau marin moyen. Cette topographie est indispensable au fonctionnement salicole, car elle permet l’alimentation gravitaire des bassins en eau de mer lors des marées hautes. L’eau est ensuite stockée et redistribuée progressivement dans un réseau hydraulique complexe afin de favoriser l’évaporation et la cristallisation du sel. Cependant, cette dépendance au niveau marin rend l’ensemble du système très vulnérable aux intrusions marines non contrôlées, en particulier lors de tempêtes associées à des surcotes (Nicholls & Cazenave, 2010 ; Temmerman et al., 2013).
Cette vulnérabilité est accentuée par le fait que l’élévation du niveau marin n’agit pas seule : elle interagit avec des événements extrêmes tels que les tempêtes, en augmentant les hauteurs d’eau atteintes lors des surcotes. Plusieurs travaux montrent que le changement climatique pourrait renforcer la fréquence et l’intensité des submersions marines extrêmes, non seulement en raison de la montée du niveau moyen, mais aussi en raison d’une possible intensification des tempêtes et de la dynamique des vagues (Vousdoukas et al., 2020 ; IPCC, 2021). En conséquence, même une hausse modérée du niveau marin augmente fortement la probabilité de franchissement des digues et d’inondation des zones basses.
La figure 1 met en évidence cette vulnérabilité topographique : une large part des salines se situe à des altitudes comprises entre -2 m et 2 m. Or, les recherches portant sur les zones humides littorales montrent que ces milieux ne peuvent subsister que si leur capacité d’accrétion sédimentaire (accumulation de dépôts) est suffisante pour compenser la hausse du niveau marin (Kirwan & Megonigal, 2013). Lorsque cette accrétion devient insuffisante, les zones humides tendent à s’enfoncer relativement au niveau marin, augmentant progressivement leur exposition aux submersions. Ce mécanisme est connu sous le nom de coastal squeeze, c’est-à-dire un « étranglement côtier » où les milieux humides ne peuvent plus migrer vers l’intérieur en raison des infrastructures humaines (Spencer et al., 2016).
La principale protection actuelle repose sur un réseau de digues d’environ 40 km. Toutefois, l’état de ces ouvrages constitue un facteur aggravant. En effet, les infrastructures de défense côtière vieillissantes sont reconnues comme particulièrement vulnérables à l’élévation marine, car elles subissent des contraintes mécaniques plus fréquentes et plus intenses (Temmerman et al., 2013). Plusieurs études montrent que les digues et protections artificielles peuvent perdre en efficacité lorsque la fréquence des épisodes de submersion augmente, notamment lorsque la maintenance n’est pas adaptée aux nouvelles conditions climatiques (Nicholls et al., 2018).
Ainsi, lors de la tempête Céline en 2023, plusieurs brèches ont été observées, entraînant l’inondation d’une partie des marais salants et la dégradation d’infrastructures salicoles. Cet épisode n’est pas isolé. En effet, l’histoire climatique des littoraux français montre que des tempêtes extrêmes ont déjà produit des impacts significatifs sur les paysages et les sociétés littorales au cours du dernier millénaire. Des travaux en paléotempestologie indiquent que des événements majeurs survenus en 1351-1352, 1469, 1645, 1711 et 1751 ont provoqué des inondations étendues et des ruptures d’ouvrages de protection dans plusieurs secteurs de la façade atlantique, illustrant la vulnérabilité historique des zones littorales face aux événements extrêmes (Athimon & Maanan, 2018 ; Pouzet & Maanan, 2020). Ces approches combinant données sédimentologiques et archives historiques permettent de reconstituer la fréquence et l’intensité de ces événements passés, et d’en tirer des enseignements utiles pour l’évaluation des risques futurs (Maanan et al., 2022 ; IPCC, 2021).
Ces épisodes illustrent un phénomène largement documenté : l’élévation du niveau marin accroît le risque de rupture des ouvrages côtiers en augmentant la pression exercée sur les digues et en favorisant les processus d’érosion et de franchissement par les vagues (wave overtopping) (Vousdoukas et al., 2020). Par ailleurs, la répétition des submersions marines entraîne une dégradation durable des infrastructures et peut provoquer des modifications physico-chimiques des sols, notamment une salinisation excessive, rendant certaines zones temporairement impropres à la production salicole (Barbier et al., 2011).
En conséquence, l’élévation progressive du niveau marin constitue un facteur susceptible de renforcer fortement la vulnérabilité structurelle des marais salants de Guérande. Les recherches scientifiques indiquent que les zones humides littorales basses font partie des milieux les plus exposés au changement climatique, car elles cumulent une sensibilité topographique élevée et une forte dépendance à l’équilibre hydrologique (Nicholls & Cazenave, 2010 ; IPCC, 2023).

Figure 1 : Carte topographique des marais salants de Guérande produite à partir des données LiDAR HD (IGN).
1.b L’impact de l’élévation marine sur les marais salants de Guérande
L’élévation du niveau marin devrait affecter les marais salants de Guérande dans un futur plus ou moins proche, en fonction de la trajectoire mondiale des émissions de gaz à effet de serre et de la capacité des sociétés humaines à limiter le réchauffement climatique. Les projections de montée du niveau de la mer comportent toutefois des incertitudes, notamment liées à la dynamique future des calottes glaciaires du Groenland et de l’Antarctique, dont la contribution pourrait s’accélérer au cours du XXIᵉ siècle (IPCC, 2021 ; Oppenheimer et al., 2019). Dès lors, les données chiffrées disponibles constituent des estimations probabilistes et doivent être interprétées avec prudence.
Dans cette perspective, les résultats cartographiques présentés dans la figure 2 doivent être relativisés : ils représentent un futur plausible selon un scénario donné, mais ne prétendent pas constituer une prédiction déterministe. La figure 2 propose une simulation d’impact de l’élévation marine en cas de montée du niveau marin de +0,80 m à l’horizon 2100. Le figuré bleu clair correspond à l’élévation du niveau marin moyen, tandis que le bleu foncé correspond à l’impact potentiel de la plus haute marée astronomique, c’est-à-dire les marées associées aux coefficients les plus élevés (proches ou égaux à 120).
L’analyse cartographique met en évidence que, dans ce scénario, les marais salants seraient susceptibles d’être submergés lors des pleines mers astronomiques. Le niveau marin moyen projeté atteindrait alors des altitudes proches de la limite actuelle de pleine mer astronomique (figurée en vert). Cette configuration suggère une modification profonde du fonctionnement hydrologique des marais, dont l’équilibre repose sur une gestion fine des entrées et sorties d’eau. En effet, une élévation chronique du niveau de la mer augmente la probabilité de franchissement des digues et d’inondation des zones basses, en particulier lors des marées hautes et des surcotes (Nicholls & Cazenave, 2010 ; IPCC, 2021).
Le scénario mobilisé ici peut être rapproché d’un scénario intermédiaire du GIEC, correspondant à une trajectoire d’émissions modérées à élevées. À titre indicatif, les scénarios SSP2-4.5 ou SSP3-7.0 produisent des estimations de montée du niveau marin comprises approximativement entre 0,44 m et 0,90 m, selon les hypothèses retenues (IPCC, 2023). Une hausse de cette ampleur pourrait entraîner une augmentation considérable de la fréquence des submersions extrêmes : plusieurs études montrent qu’une élévation de quelques dizaines de centimètres suffit à transformer des événements rares (centennaux) en événements fréquents, se produisant potentiellement chaque année, voire plusieurs fois par an (Vousdoukas et al., 2018 ; IPCC, 2021).
Par conséquent, l’élévation du niveau marin pourrait rendre certaines infrastructures hydrauliques progressivement obsolètes. Le fonctionnement des marais salants repose sur une gestion gravitaire et une régulation manuelle des flux. Or, une augmentation du niveau marin moyen réduirait la marge de manœuvre hydraulique, augmenterait les intrusions salines non contrôlées et limiterait la capacité à maintenir des gradients de salinité nécessaires à la cristallisation. Des travaux sur la stabilité des zones humides côtières montrent que ces milieux deviennent instables lorsque la montée du niveau marin dépasse leur capacité d’ajustement sédimentaire ou de gestion hydraulique (Kirwan & Megonigal, 2013).
Ainsi, l’élévation marine pourrait engendrer des impacts multiples sur les marais salants de Guérande, tant sur le plan économique (baisse de productivité, dégradation des installations) que sur le plan écologique (modification des habitats, salinisation excessive ou submersion durable). Les paludiers devront donc nécessairement envisager des stratégies d’adaptation, car le risque de submersion devrait s’amplifier au cours du XXIᵉ siècle (IPCC, 2023).

Figure 2 : Simulation de l’élévation marine d’ici à 2100, +0,80 m, scénario intermédiaire, valeur entre le SSP2-4.5 et le SSP3-7.0 (GIEC, 2023).
1.c Méthodologie et limites de la simulation
La simulation d’une élévation marine de +0,80 m a été réalisée à partir des données LiDAR HD disponibles sur le site de l’IGN. Après importation dans QGIS, un traitement raster a permis d’identifier les surfaces situées en dessous d’un seuil correspondant à la plus haute marée astronomique actuelle augmentée de +0,80 m. Cette méthode permet ainsi de visualiser spatialement un scénario d’élévation marine appliqué aux marais salants de Guérande.
Cette approche repose sur l’exploitation de données altimétriques à haute résolution, ce qui constitue un atout méthodologique majeur pour l’analyse des zones littorales basses, particulièrement sensibles à de faibles variations d’altitude (Gesch, 2009). Cependant, cette simulation comporte plusieurs limites.
Tout d’abord, il s’agit d’une modélisation statique, qui ne prend pas en compte les dynamiques hydrodynamiques réelles. Les paramètres tels que la hauteur des vagues, les courants, le vent, les surcotes de tempête ou encore les variations de pression atmosphérique ne sont pas intégrées. Or, ces facteurs jouent un rôle déterminant dans la submersion marine, notamment en accentuant temporairement le niveau de la mer lors des événements extrêmes (IPCC, 2021 ; Vousdoukas et al., 2018). Ainsi, une cartographie basée uniquement sur un seuil altimétrique tend à surestimer ou sous-estimer certaines zones inondables selon les configurations locales.
De plus, la simulation ne prend pas en compte la présence et l’efficacité des digues, qui constituent une variable déterminante dans la réalité. Or, les ouvrages de protection peuvent limiter ou retarder l’inondation, mais ils peuvent aussi céder lors de fortes pressions hydrauliques, entraînant des submersions brutales. La littérature scientifique souligne que les digues deviennent particulièrement vulnérables lorsque la montée du niveau marin augmente la fréquence de dépassement et d’érosion par les vagues (overtopping) (Nicholls et al., 2018 ; Vousdoukas et al., 2020).
Malgré ces limites, cette simulation demeure un outil de visualisation pertinent, permettant de spatialiser un scénario plausible et de mettre en évidence la vulnérabilité des marais salants face à la montée des eaux. Elle constitue ainsi un support utile pour sensibiliser et guider la réflexion sur les stratégies d’adaptation. Dès lors, il est pertinent de s’interroger sur les moyens permettant de protéger la saliculture face au risque croissant de submersion marine.
2- Les moyens d’adaptation et de lutte contre la montée des eaux
2.a Le renforcement des protections actuelles
Le système de digues actuellement en place apparaît insuffisant pour contenir efficacement une élévation marine de l’ordre de +0,80 m. Plusieurs tronçons sont en mauvais état et surtout trop bas pour résister à l’augmentation du niveau marin lors des grandes marées. Or, de nombreuses études montrent que l’élévation du niveau moyen de la mer entraîne mécaniquement une augmentation du risque de dépassement des digues, même sans modification majeure des tempêtes (IPCC, 2021).
Des projets de rehaussement et de consolidation sont déjà engagés, notamment sur les digues principales du front de mer. L’objectif de Cap Atlantique est de renforcer les digues afin qu’elles atteignent environ 3,8 m de hauteur et de les élargir sur 3 m, dans une logique d’adaptation au changement climatique. Cependant, ces projets nécessitent des volumes importants de matériaux (argile, remblais), impliquent parfois une stabilisation par bétonnage, et représentent des coûts particulièrement élevés.
L’exemple cité indique que l’adaptation de 600 m de digues nécessiterait environ 9 000 m³ d’argile et un budget proche de 800 000 euros (Cap Atlantique La Baule-Guérande Agglo, 2025). Cette situation illustre une limite fréquemment soulignée dans la littérature scientifique : les stratégies d’adaptation fondées exclusivement sur des infrastructures lourdes (hard engineering) sont efficaces localement, mais présentent souvent des contraintes financières, techniques et écologiques qui limitent leur généralisation à grande échelle (Temmerman et al., 2013 ; Nicholls et al., 2018).
Par ailleurs, les digues restent structurellement vulnérables aux tempêtes. Leur efficacité dépend fortement de leur entretien et de leur capacité à résister à l’érosion et aux franchissements répétés. À mesure que le niveau marin augmente, la pression exercée sur ces ouvrages devient plus forte et plus fréquente, ce qui accélère leur vieillissement (Vousdoukas et al., 2020). Ainsi, même si le renforcement des digues constitue une réponse immédiate et localement nécessaire, il apparaît insuffisant à lui seul comme stratégie durable face à l’élévation marine à long terme.
Il convient donc d’envisager des solutions complémentaires, plus résilientes, permettant de réduire la pression exercée sur les ouvrages et de préserver durablement cet espace.
2.b La mise en place d’expérimentations pour protéger les marais salants de la montée des eaux
Plusieurs pistes d’adaptation sont actuellement envisagées afin de protéger et préparer les marais salants face à l’élévation marine. Les entretiens réalisés avec des paludiers guérandais mettent en évidence une forte prise de conscience du risque, souvent perçu comme la principale menace future pour la saliculture.
Certains paludiers proposent d’accepter ponctuellement la submersion dans les zones les plus exposées afin de créer des espaces tampons capables de stocker temporairement l’eau lors des épisodes de surcote. Cette logique s’inscrit dans une stratégie de gestion adaptative proche du concept de managed realignment, consistant à restaurer des zones humides littorales capables d’absorber l’énergie des vagues et de réduire les hauteurs d’eau atteintes à l’arrière (Temmerman et al., 2013). Plusieurs études montrent que les zones humides peuvent jouer un rôle de protection naturelle, en atténuant l’énergie des vagues et en contribuant à la réduction des risques d’inondation (nature-based solutions) (Möller et al., 2014 ; Barbier et al., 2011).
D’autres pistes évoquent la mise en place de pièges à sédiments au pied des digues. Ces dispositifs visent à favoriser l’accumulation sédimentaire afin de renforcer naturellement les ouvrages et d’augmenter l’altitude relative du littoral. Cette approche est cohérente avec les travaux scientifiques sur la capacité des zones humides à s’élever naturellement par accrétion sédimentaire, à condition que l’apport en sédiments soit suffisant (Kirwan & Megonigal, 2013). Dans certains contextes, l’augmentation contrôlée des dépôts sédimentaires constitue une stratégie d’adaptation efficace, permettant de ralentir l’ennoiement progressif.
Enfin, l’installation de brise-lames est également mentionnée afin de réduire l’impact direct des vagues sur les digues. Ce type d’aménagement peut contribuer à limiter l’érosion et les phénomènes de franchissement, qui représentent des causes majeures de rupture d’ouvrages en contexte de submersion (Vousdoukas et al., 2020). Toutefois, leur efficacité dépend de leur implantation et ils peuvent modifier localement les dynamiques sédimentaires, ce qui impose une évaluation préalable rigoureuse.
Ainsi, ces projets expérimentaux reflètent des stratégies d’adaptation diversifiées, combinant solutions techniques et approches fondées sur la nature. Malgré des visions différentes de la conservation et de la gestion du littoral, ces mesures pourraient réduire la pression exercée sur les digues et contribuer à maintenir durablement l’activité salicole à Guérande.
Conclusion
La montée des eaux représente une menace majeure pour les zones humides littorales basses, telles que les marais salants de Guérande. Ces milieux, situés à faible altitude et dépendants d’un équilibre hydraulique délicat, sont particulièrement vulnérables à l’élévation du niveau marin projetée par les modèles climatiques actuels (IPCC, 2023). L’illustration cartographique proposée (figure 2) met en évidence cette vulnérabilité dans un scénario intermédiaire (+0,80 m), soulignant l’augmentation potentielle de la fréquence des submersions.
Les stratégies d’adaptation ne peuvent se limiter au seul renforcement des digues et doivent intégrer des approches fondées sur les dynamiques naturelles et les services écosystémiques. Les solutions envisagées — zones tampons, pièges sédimentaires et dispositifs de dissipation de l’énergie des vagues — illustrent la convergence entre ingénierie côtière et solutions fondées sur la nature. Les conclusions du GIEC Pays de la Loire soulignent la nécessité d’une adaptation systémique des littoraux, articulant réduction de la vulnérabilité des infrastructures, restauration des écosystèmes et prise en compte des trajectoires régionales d’élévation du niveau marin. Dans ce cadre, le programme LIFE Natur’Adapt s’inscrit parmi plusieurs démarches visant à tester et structurer des approches de gestion adaptative des espaces naturels face au changement climatique, notamment à travers le suivi et l’ajustement progressif des mesures de conservation. Enfin, les travaux menés au sein du LETG (INTERREG–ECOSAL-Atlantis & ARCHIVE – Fondation de France) montrent l’intérêt d’une approche intégrée croisant analyses historiques, dynamiques environnementales et enjeux territoriaux pour la gestion du risque littoral.
Enfin, ces enjeux dépassent le seul territoire guérandais et s’inscrivent dans un défi global de gestion et de conservation des zones humides littorales face au changement climatique. L’appui à des réseaux d’acteurs, à l’échelle nationale ou européenne, permettant d’échanger des retours d’expérience et des solutions d’adaptation, est essentiel pour renforcer la résilience des systèmes salicoles et littoraux sur le long terme.
Références :
- Athimon, E., & Maanan, M. (2018). Vulnerability, resilience and adaptation of societies during major extreme storms during the Little Ice Age. Climate of the Past, 14, 1487–1497.
- Barbier, E.B. et al. (2011). The value of estuarine and coastal ecosystem services. Ecological Monographs, 81(2), 169–193.
- Gesch, D.B. (2009). Analysis of lidar elevation data for improved identification and delineation of lands vulnerable to sea-level rise. Journal of Coastal Research, SI 53.
- IPCC (2021). Climate Change 2021: The Physical Science Basis (AR6 WGI).
- IPCC (2023). Climate Change 2023: Synthesis Report (AR6).
- Kirwan, M.L. & Megonigal, J.P. (2013). Tidal wetland stability in the face of human impacts and sea-level rise. Nature, 504, 53–60.
- Maanan M., Athimon E., & Pouzet P. (2022). Submersions marines sur le littoral atlantique français : 700 ans d’archives sociétales et environnementales pour une meilleure connaissance et gestion du risque. Bulletin de l’Association de Géographes Français, 98(3/4), 366-384.
- Möller, I. et al. (2014). Wave attenuation over coastal salt marshes under storm surge conditions. Nature Geoscience, 7, 727–731.
- Nicholls, R.J. & Cazenave, A. (2010). Sea-Level Rise and Its Impact on Coastal Zones. Science, 328(5985), 1517–1520.
- Nicholls, R.J. et al. (2018). Stabilization of global temperature at 1.5°C and 2.0°C: implications for coastal areas. Philosophical Transactions of the Royal Society A, 376.
- Oppenheimer, M. et al. (2019). Sea Level Rise and Implications for Low-Lying Islands, Coasts and Communities. In IPCC Special Report on the Ocean and Cryosphere.
- Pouzet P., & Maanan M. (2020). Climatological influences on major storm events during the last millennium along the Atlantic coast of France. Scientific Reports, 10, 12059.
- Spencer, T. et al. (2016). Global coastal wetland change under sea-level rise and related stresses: The DIVA Wetland Change Model. Global and Planetary Change, 139, 15–30.
- Temmerman, S. et al. (2013). Ecosystem-based coastal defence in the face of global change. Nature, 504, 79–83.
- Vousdoukas, M.I. et al. (2018). Global probabilistic projections of extreme sea levels show intensification of coastal flood hazard. Nature Communications, 9, 2360.
- Vousdoukas, M.I. et al. (2020). Climate change will increase extreme coastal flood risk in Europe. Earth’s Future
