Du gène à l’océan : comment le changement climatique et la pêche affectent les poissons du Golfe de Gascogne
Publié par Maël Gernez, le 21 avril 2026
Et si les populations de poissons changeaient plus vite qu’on ne le pense ? Taille, croissance, reproduction… ces caractéristiques essentielles, appelées ‘traits d’histoire de vie’, sont aujourd’hui modifiées sous l’effet combiné des pressions anthropiques dont le changement climatique et de la pêche. À travers une approche mêlant études empirique et de modélisation, les travaux réalisés dans cette thèse explorent comment ces pressions impactent les poissons… et, au-delà, le fonctionnement de l’écosystème du Golfe de Gascogne.
Un écosystème sous pression
Le Golfe de Gascogne est un espace riche et productif, mais aussi fortement sollicité. Les activités humaines y sont multiples : pêche, extraction de matières, aménagement du littoral, pollution, transport maritime… À cela s’ajoute le changement climatique, qui modifie les conditions physico-chimiques de l’océan.
Durant les dernières décennies, la température de l’eau a augmenté, tandis que la saturation en oxygène tend à diminuer. Ces changements affectent directement les organismes marins via leur physiologie, mais aussi indirectement via leurs interactions, proies-prédateur notamment. Par exemple, une modification du phytoplancton, organisme à la base de la chaîne alimentaire, peut se répercuter sur les poissons, jusqu’aux prédateurs supérieurs.
La pêche, quant à elle, agit comme une pression sélective : en ciblant souvent les plus gros individus, elle modifie la structure des populations et peut favoriser des poissons qui ont un cycle de vie plus rapide… mais qui restent plus petits.
Les traits d’histoire de vie : des indicateurs clés
Pour comprendre ces transformations, on s’est intéressés aux traits d’histoire de vie: condition corporelle, taille à maturité, croissance, investissement dans la reproduction.
Ces traits sont particulièrement intéressants car ils se situent à l’interface entre :
- la génétique (ce qui est hérité),
- l’environnement (température, nourriture…),
- et la dynamique des populations.
Autrement dit, ils permettent de relier ce qui se passe à l’échelle intra-individuelle à des changements observés à l’échelle des populations, des communautés, voire des écosystèmes.
Des poissons en moins bonne condition
L’un des résultats marquants de cette thèse est la mise en évidence d’un déclin généralisé de la condition corporelle des poissons en Europe de l’Ouest. En d’autres termes, à taille égale, les poissons sont aujourd’hui souvent moins lourds qu’avant.
Plusieurs facteurs peuvent expliquer ce phénomène :
- une réduction de la quantité ou de la qualité de la nourriture,
- des changements environnementaux,
- ou encore les effets d’une réduction de la pêche, qui entraîne une plus grande compétition alimentaire entre poissons.
Ce constat concerne la majorité des espèces étudiées, des petits poissons pélagiques aux prédateurs démersaux en passant par les espèces benthiques, suggérant un phénomène à large échelle.
Le rôle clé du plancton
Le changement climatique n’affecte pas seulement les poissons directement, par des processus physiologiques : il modifie aussi la disponibilité et la qualité des ressources alimentaires.
Grâce à un outil de modélisation complexe, nous avons montré que les changements dans la structure en taille du plancton, base de la chaîne alimentaire, influencent fortement les traits d’histoire de vie des poissons. Et potentiellement plus fortement que les effets directs de la température sur les processus physiologiques. Par exemple, une diminution de la taille du plancton entraîne des changements de croissance ou de reproduction chez les poissons plus importants qu’un effet direct de l’augmentation de la température (dans les gammes de variations observées in situ).
Ces résultats soulignent l’importance des mécanismes dits bottom-up : ce qui se passe à la base du réseau trophique structure l’écosystème.
Quand la génétique s’en mêle
Autre résultat clé : le changement climatique et la pêche ne modifient pas seulement les populations à court terme, ces pressions peuvent aussi induire des changements évolutifs.
En intégrant une composante génétique et des processus d’héritabilité lors de la reproduction dans notre outil de modélisation, nous montrons que certains traits, comme la taille à maturité, peuvent évoluer sous l’effet de la pression de sélection induite par la pêche ou les conditions environnementales. Par exemple, lorsque les grands individus sont systématiquement capturés par la pêche, les poissons qui se reproduisent plus tôt (et donc plus petits) peuvent être favorisés.
Ces résultats soulignent l’importance de considérer les processus évolutifs (l’héritabilité) dans l’étude des variations des traits d’histoire de vie en réponse aux pressions anthropiques. Ces processus peuvent en effet amplifier les tendances sur le long terme.
Modéliser pour mieux comprendre
Pour analyser ces mécanismes complexes, les travaux s’appuient sur un modèle appelé OSMOSE, capable de simuler un écosystème marin en intégrant :
- les interactions entre espèces (prédateurs, proies),
- les conditions environnementales,
- et même les processus bioénergétiques et génétiques.
Cette approche permet de relier les niveaux d’organisation, du gène à l’écosystème, et d’explorer différents scénarios (changement climatique, pression de pêche…) qui peuvent être simulés séparément ou conjointement afin de mieux identifier les effets cumulés de ces pressions.
Vers une gestion plus écosystémique des pêches
Ces résultats montrent que la gestion des pêches doit prendre en compte :
- les changements environnementaux, y compris sur la qualité des ressources alimentaires
- les interactions entre espèces,
- et les réponses évolutives des populations.
Les traits d’histoire de vie apparaissent ainsi comme des indicateurs précieux pour suivre l’état des écosystèmes, anticiper leurs évolutions et appréhender les conséquences de certaines mesures de gestion.
