Du Mans à Naples : sur les traces d’une nécropole antique oubliée

Publié par Pôle Science & Société Le Mans Université, le 4 juin 2026

En 1979, des fouilles clandestines menacent une nécropole antique près de Naples, en Campanie. Parmi les tombes pillées, l’une d’elles, la tombe 67, se révèle exceptionnelle par sa richesse et ses dimensions. Ces vestiges sont longtemps restés inédits, stockés dans des réserves muséales. Aujourd’hui, grâce à un financement PULSAR de la Région Pays de la Loire, j’ai pu poursuivre l’étude de ces tombes. Mon objectif ? Étudier les objets placés dans ces tombes pour aider à comprendre les pratiques funéraires, l’alimentation et les échanges culturels d’une région clé de la Méditerranée antique.

Figure 1 : du Mans à Maddaloni (carte S. Maudet d'après Googlemaps)

Au cours du printemps 1979, plusieurs témoins indiquent que des fouilles clandestines sont en cours dans des champs près des ruines de la ville romaine de Calatia, située sur le territoire administratif de la commune actuelle de Maddaloni. Chaque matin, on voit des fragments de vases et des ossements éparpillés à côté de petits tas de terre : les pilleurs s'attaquent à une nécropole. De petits secteurs avaient été fouillés au cours des années 1960 par les autorités officielles, la Surintendance de Naples, mais la zone restait encore largement inexplorée. Claude Albore Livadie, archéologue française du CNRS installée à Naples, est chargée de diriger des fouilles officielles pour espérer récupérer une partie des tombes avant les pilleurs. Les fouilles clandestines font littéralement disparaître les tombes : vendues à des particuliers via des circuits souvent liés aux organisations mafieuses, ces ensembles ne seront jamais accessibles ni au grand public ni aux chercheurs.

Figure 2 : le site de Calatia dans la Campanie à l'époque archaïque (VIIIe - VIe siècles av. n. è.)(S. Maudet)

Lors de cette année 1979, plusieurs dizaines de tombes sont fouillées en quelques semaines. L'une d'elles, la tombe 67, s'impose d'emblée comme une tombe exceptionnelle, de par ses dimensions et le nombre d'objets : plusieurs dizaines de vases au moins.

Pour diverses raisons, ces tombes sont restées inédites jusqu'à ce jour, stockées dans des caisses oubliées au fond des réserves, déménagées d'u musée à l'autre jusqu'à leur arrivée dans le musée archéologique de Maddaloni. J'ai consacré ma thèse de doctorat à une étude des échanges en Campanie, la région de Naples, à l'époque archaïque (VIIIe-VIe siècles av. n.è.) (10.4000/books.efr.50612) . Lors de mes séjours à Naples, j'ai rencontré Mme Albore Livadie : de cette rencontre est née une formidable opportunité, puisqu'elle m'a généreusement confié ses archives pour que je reprenne l'étude des tombes, à l'aide d'une documentation inédite.

Figure 3 : polaroid de la tombe 67 en cours de fouille et extrait du journal de fouilles (C. Albore Livadie)

Une telle étude demande cependant d'effectuer de nombreux séjours à Naples et à Maddaloni, d'aller explorer les réserves des musées, de faire des recherches en archives, de contacter des spécialistes pour voir comment étudier au mieux les squelettes ou les vases. En archéologie, on travaille toujours en équipe. Pour étudier des tombes, certains se spécialisent dans l'étude des objets placés avec le mort : c'est mon cas, avec une prédilection pour la céramique ; d'autres sont spécialisés dans l'étude des squelettes : on les appelle des anthropologues biologiques, pour les distinguer des anthropologues culturels. Grâce aux financements de la région Pays de la Loire, de mon université et du CNRS, j'ai pu retracer la documentation existante sur ces tombes et financer une première étude des ossements humains et animaux par des chercheuses italiennes, Emy Gentile, anthropologue, et Natascia Pizzano, archéozoologue (spécialiste des ossements animaux).

Figure 4 : photographies du mobilier de la tombe 67 réalisées dans le cadre de missions financées par Pulsar, musée de Maddaloni (photographies S. Maudet)

Pourquoi est-il important d'étudier ces tombes ? Ce petit site de Calatia est en fait un site clef pour comprendre les dynamiques historiques et culturelles dans une région centrale pour l'histoire méditerranéenne. La Campanie est en effet un creuset exceptionnel de rencontre entre des Grecs, arrivés au VIIIe siècle dans la baie de Naples, et qui fondent Naples au début du VIe siècle, des Étrusques et des sociétés locales : de ces rencontres naît une culture originale, qui a un rôle déterminant dans la formation de la culture romaine. Calatia est un petit site, placé sur l'une des routes les plus fréquentées : la future Via Appia romaine, qui longe la côte pour ensuite s'enfoncer dans les montagnes au niveau de Bénévent. Contrairement aux autres sites proches, Calatia est très bien documenté : plusieurs centaines de tombes ont été fouillées, mais sont encore inédites. En étudiant ces tombes, on peut reconstituer les pratiques funéraires, culturelles, les façons de s'alimenter, de se soigner, l'état de santé de la population, la façon dont ces groupes locaux intègrent des objets venus des voisins grecs...

Figure 5 : patte de brebis découverte dans la tombe 67, remontée par N. Pizzano (photographie S. Maudet)

Tout ceci, on peut notamment le connaître grâce à des analyses physico-chimiques innovantes sur les ossements, et notamment sur les dents. Si les études d'ADN ancien sont en plein développement, existent également des analyses dites isotopiques : les isotopes sont des composantes de tout organisme ; en en étudiant certains, on a des informations sur les quantités de protéines consommées par le défunt de son vivant, sur l'origine des plantes mangées etc. Associées avec une étude des marques laissées sur les ossements par certaines maladies, ces analyses permettent ainsi d'étudier l'alimentation ancienne (paléodiète) ou les maladies anciennes (paléopathologie). Concernant la tombe 67, une première analyse anthropologique a confirmé qu'il s'agissait d'un adolescent, probablement de sexe masculin, tandis que les analyses archéozoologiques, encore préliminaires, montrent la présence d'ossements de mouton, de chèvre et de porc à ses côtés. Le relevé réalisé au moment de la découverte montre qu'une patte animale était placée sur l'épaule du défunt. Dans le journal de fouilles, C. Albore indique qu'il s'agit d'un chien, ce qui était exceptionnel. L'étude archéozoologique n'a cependant identifié aucune trace de chien. Une patte de brebis a par contre été identifiée : il est possible que le jeune homme ait été inhumé avec une brebis sur les épaules, offrande alimentaire qui nous met en contact avec les derniers gestes funéraires effectués par la communauté pour ce jeune défunt, mort avant d'avoir pu accéder à l'âge adulte.


Cet article a été rédigé par Ségolène Maudet, Maîtresse de conférence en archéologie et histoire grecques Le Mans Université au sein du Laboratoire Centre de Recherche en Archéologie, Archéosciences, Histoire, dans le cadre d'un financement de l'Académie PULSAR de la Région des Pays de la Loire.


Image de couverture par Trnava University sur Unsplash