Entre fantasy et Histoire, quel Moyen Âge imaginons-nous ?
Publié par Audrey Lavau-Girard, le 24 septembre 2026
Le Moyen Âge, entre mythes et réalité
Notre vision du Moyen Âge est largement façonnée par le cinéma, les séries et la littérature fantasy. Mais quelle part de ces représentations correspond réellement à l’Histoire ? Et pourquoi continuent-elles de nourrir notre imaginaire ?
Le 12 septembre dernier, au Château d'Angers, Terre des Sciences invitait le public à confronter ses représentations du Moyen Âge à la réalité historique, à travers une soirée quiz. Pour les décrypter, deux chercheurs de l’Université d’Angers étaient au rendez-vous : Carole Avignon (TEMOS), spécialiste d’histoire médiévale, et Yvelin Ducotey, (CIRPaLL), spécialiste des études anglophones et filmiques.
1- Comment le cinéma a-t-il contribué à construire l’image du Moyen Âge que nous avons aujourd’hui dans notre imaginaire ?

Yvelin Ducotey :Le Moyen Âge que nous observons sur grand écran est le résultat d’un travail au long cours, initié durant l’âge d’or hollywoodien, entre les années 1930 et 1950. À cette époque, les grands codes des genres filmiques que nous connaissons encore aujourd’hui se mettent en place. La production cinématographique est alors très importante et repose notamment sur la répétition de figures, de situations et de motifs facilement identifiables par le public : le chevalier héroïque, la quête, le combat entre le bien et le mal ou encore la figure du méchant.
Dans un souci de rentabilité, les producteurs financent d’innombrables adaptations littéraires ainsi que des récits puisés dans les mythologies et le folklore. La légende arthurienne devient ainsi un sujet filmique populaire et rentable. Il en est de même pour la figure du chevalier, incarnation de l’héroïsme censée redonner confiance à une population masculine meurtrie par la Grande Dépression, en mettant en avant des valeurs patriarcales et virilistes.
2- Le héros, les femmes, les forêts, le bâtard… Pourquoi certaines figures et certains motifs sont-ils devenus aussi présents dans les représentations du Moyen Âge ? Et que nous disent-ils de la réalité historique ?

Yvelin Ducotey : La représentation de la forêt dans les films traitant du Moyen Âge permet de créer une opposition, une dichotomie, entre ce lieu fantasmé et inconnu, d’une part, et le château, symbole de la civilisation, d’autre part. Là où le château permet de représenter une société médiévale qui se veut ordonnée, avec une hiérarchie sociale précise, la forêt est le lieu de tous les possibles. Elle est à la fois source de craintes, avec ses créatures mystérieuses et dangereuses, et de fascination, par la découverte de l’inconnu et son association à l’univers de l’imaginaire.
Carole Avignon : Certains types de personnages inscrits dans un « vraisemblable médiéval » peuvent séduire les réalisateurs de fiction aujourd’hui parce qu’ils sont marqués du sceau du secret, du scandale et de la quête d’identité ou de légitimité. Le bâtard, par exemple, est une figure dont l’ambivalence constitue un ressort narratif de choix, que les littératures médiévales n’ont d’ailleurs pas manqué de valoriser.
Il faut toutefois se garder de postuler qu’il existerait une figure type du « bâtard » médiéval, homogène socialement et dont la condition juridique serait indépendante des contextes historiques : ce qui n’est bien sûr pas tenable. Le bâtard fictionnel contemporain peut en revanche permettre de mobiliser des stéréotypes négatifs sur la violence des rapports sociaux ou l’injustice que l’on associe aux périodes « moyenâgeuses ».
3- La figure du bâtard semble en effet réunir plusieurs de ces ressorts narratifs. Peut-on le voir à l’œuvre dans des personnages contemporains comme Jon Snow, dans Game of Thrones ?

Carole Avignon : Jon Snow est un bon exemple de vraisemblable et d’anachronique mêlés. Passé au crible d’une lecture historique informée, il n’est pas impossible de déceler des reflets du réel, ou du moins du vraisemblable, dans les plis de son histoire.
Historienne des mariages clandestins et de la bâtardise au Moyen Âge, j’y vois un « vrai faux bâtard », né d’un couple clandestin, assigné à cette identité de « bâtard de Winterfell », alors que Ned Stark n’est pour lui qu’un père de substitution, puisqu’il est généalogiquement son oncle.
4- Vous parlez de « vrai faux bâtard ». Que nous apprend justement le cas de Jon Snow sur la manière dont la bâtardise pouvait être vécue et perçue dans la société médiévale ?

Carole Avignon : Pour protéger le secret de la naissance de Jon Snow et notamment la véritable identité de sa mère, Lyanna Stark, morte en couches, Ned Stark manipule la filiation et fait passer Jon pour son propre fils illégitime. Jon devient ainsi un bâtard supposément né d’une prostituée, dont Ned Stark, son véritable oncle, assume néanmoins la reconnaissance. Au regard de l’écart de valeur sociale entre la fausse génitrice et le faux père, il est toutefois assez peu probable qu’un tel bâtard ait pu, dans la réalité historique, bénéficier d’un statut aussi valorisant. Car être le « bâtard de Winterfell » est certes stigmatisant, notamment par rapport aux enfants légitimes de Ned Stark, qui bénéficient de la garantie de la légitimité pour hériter des biens et des titres de leur père. Mais cela inscrit aussi Jon dans l’espace symbolique du pouvoir seigneurial.
5- Dans cette histoire, la naissance de Jon Snow permet aussi de faire apparaître une différence de traitement entre les hommes et les femmes. Que révèle-t-elle des rapports de genre au Moyen Age ?
Carole Avignon : Cela révèle effectivement des rapports de genre intéressants : mieux vaut être le bâtard d’un puissant seigneur, même né d’une prostituée, que l’enfant - légitime pourtant au regard du strict droit canonique médiéval - d’une femme qui aurait secrètement choisi d’épouser un homme que sa famille ne lui destinait pas.
6- Pour finir sur Jon Snow, la révélation de sa véritable filiation permet finalement de rétablir sa légitimité. Ce type de récit trouve-t-il des échos dans les textes médiévaux eux-mêmes ?
Carole Avignon : Ce « vrai faux bâtard » est ici réhabilité par un procédé surnaturel, en songe, grâce au dévoilement de sa filiation naturelle et de sa légitimité rétrospective.
Le recours au surnaturel renvoie aussi à des procédés narratifs que l’on trouve dans la matière de Bretagne. Élaborée par strates dès le XIIe siècle, elle ne manque pas de fils sans père, de pères de substitution ou encore d’adultères métaphoriques qui engendrent de vrais faux bâtards dont la naissance est contestée, mais qui finalement finissent par être reconnus comme légitimes à régner.
Ainsi en est-il d’Arthur, véritable fils d’Uter Pendragon, qui le conçut bâtard d’Ygerne dans un adultère dissimulé par l’enchantement de la métamorphose, Uter prenant l’apparence de son véritable mari, le comte de Tintagel.
7. Pourquoi ces représentations continuent-elles à nous séduire et à façonner notre imaginaire du Moyen Âge, même lorsqu’elles s’éloignent des connaissances historiques ? Que révèlent-elles finalement de notre propre époque ?

Yvelin Ducotey : Le Moyen Âge au cinéma est représenté de manière extrêmement sombre, avec une dominante de couleurs brunes, noires et grises. Cet appel à un imaginaire collectif permet de rassurer le spectateur, dont l’horizon d’attente - c’est-à-dire les attentes liées aux visionnages précédents d’œuvres appartenant au même genre - sera satisfait. De même, représenter cette période comme celle de l’obscurantisme, de la crasse et de la puanteur est tout aussi rassurant pour le spectateur contemporain, qui peut ainsi mesurer le prétendu progrès accompli depuis la fin du XVe siècle.
Propos recueillis par Audrey LAVAU-GIRARD, programmatrice et organisatrice - Saison culturelle, CCSTI Terre des Sciences,
Propos de :
Carole AVIGNON : Maîtresse de conférences en histoire du Moyen Âge à l’Université d’Angers,
(laboratoire TEMOS, CNRS)
Yvelin DUCOTEY : Chercheur en études anglophones, spécialisé en études filmiques à l'Université d'Angers (laboratoire CIRPaLL).
La saison culturelle de Terre des Sciences est soutenue par :

