Et si le choléra revenait à Nantes ?

Publié par Nantes Université, le 6 novembre 2026

Choléra : un fléau qui a dessiné Nantes

Deux ou trois jours. C’est le temps qu’il fallait au choléra pour vider un homme de son eau et l’achever. Une peur si viscérale qu’elle a donné lieu à des expression commune de notre langue : « choisir entre la peste et le choléra », ou « avoir une peur bleue », qui serait lié à la cyanose qui teintait les malades.

Contrairement aux idées reçues, le choléra est un fléau moderne. Parti du delta du Gange dans les années 1810, il envahit l’Europe et, au 19e siècle, tue près de 500 000 Français. Mais il laisse aussi un héritage inattendu : il a participé à dessiner nos villes et nos régions telles que nous les connaissons aujourd’hui.

1832 : la panique ligérienne.

Quand l’épidémie frappe Paris en mars 1832, les communes de la région s’affolent et nettoient tout ce qui traîne (balayage et nettoyage des logements, enlèvement des immondices restées dans la rue après le passage des voitures de répurgation). À Nantes, un arrêté d’avril contraint les propriétaires à installer des latrines et à relier leurs eaux usées aux égouts (Fig.1) (Jaouen, 2025). À Noirmoutier, on repeint toutes les maisons à la chaux. Résultat : l’île doit encore aujourd’hui son blanc éclatant… au choléra (Besson, 2022).

Ça n’empêchera rien. Les ports et les villes commerçantes de la région trinquent, et à Nantes, plus de 1 % de la population, surtout les plus pauvres, y passe. Vague après vague (1849, 1854, 1866, 1884, 1892, 1893), la ville enterre ses morts, tout en apprenant à mieux se protéger.

Arrêté de la mairie de Nantes du 4 avril 1832 sur la salubrité publique
Figure 1 : Arrêté de la mairie de Nantes du 4 avril 1832 sur la salubrité publique – ©Archives de Nantes

Une carte hospitalière dessinée par la peur. Après 1832, pour palier à ces épidémies et moderniser un système hospitalier totalement dépassé, Nantes construit l’Hôtel-Dieu et Saint-Jacques (chu-nantes.fr). Mais chaque commune gère ses hôpitaux, et Nantes refuse de soigner les voisins. Les municipalités doivent alors se débrouiller : l’hôpital Bellier sera construit pour accueillir les patients de Doulon et de Carquefou, l’hôpital Laënnec pour ceux de Chantenay.

1884 : l’eau du robinet accusée. Mal filtrée, pompée en aval des égouts, en plein centre-ville, là où les quais servaient de latrines publiques : l’eau nantaise était un cocktail parfait (Jaouen, 2025). Le scandale débouche sur les premières toilettes publiques de la ville et sur le déplacement de l’usine de traitement à La Roche, qui est toujours le point de pompage principale de la métropole. Cette vague qui appartient à la cinquième pandémie de choléra s’étalera jusqu’en 1893 mais sera la dernière à toucher la région.

Aujourd’hui : le choléra n’a pas dit son dernier mot

Nous vivons la septième pandémie de choléra. Elle a débuté dans les années 1960, et tue encore environ 100 000 personnes par an, surtout en Afrique subsaharienne, en Asie du Sud et à Haïti. Les Ligériens, eux, sont longtemps passés entre les gouttes : assainissement moderne et hivers frais ont tenu la bactérie à distance, hormis quelques rares cas importés.

Mais la donne change. Le réchauffement climatique fait grimper la température de surface de la mer, et mêlé aux eaux saumâtres de l’estuaire de la Loire, il crée un terrain idéal pour les bactéries du genre Vibrio. Parmi elles, on retrouve de plus en plus sur la côte atlantique des souches de Vibrio cholerae qui ne produisent pas (pour l’instant) la toxine cholérique, mais aussi d’autres espèces à risque comme Vibrio vulnificus ou Vibrio parahaemolyticus (Vezzulli, 2023). Pas d’inquiétude pour l’eau du robinet : nos stations de traitement font barrage. Le risque se joue ailleurs, à la plage et dans l’assiette. Baignade et consommation de coquillages sont désormais associées à des infections avérées dans le sud de l’Europe, dont la France, l’Espagne, l’Italie et la Bulgarie (Semenza et al., 2026).

Au laboratoire US2B, on traque le secret de sa résilience

Dans notre laboratoire sous tutelle de Nantes Université et du CNRS, notre équipe cherche à comprendre comment V. cholerae s’installe durablement dans l’environnement, passe d’un maillon à l’autre de la chaîne alimentaire, puis colonise l’intestin pour déclencher la maladie.

Son atout maître ? Une adaptabilité hors norme. Dans des eaux pauvres en nutriments, la bactérie ajuste finement l’expression de ses gènes, en résumé elle va utiliser une recette différente pour produire de nouveaux lipides et remodeler sa membrane. Finalement, c’est un peu comme si elle changeait de peau. Or les zones côtières qui sont soumises à des vagues de nutriments, sont justement son terrain de prédilection, où elle persiste de façon remarquable.

Notre pari : ce remodelage membranaire serait un mécanisme central, qui orchestre à la fois la persistance dans le milieu marin, le transfert de V. cholerae au sein de la chaine alimentaire et l’infection intestinale. À la clé, de quoi mieux anticiper le risque environnemental lié aux épidémies de V. cholerae, et concevoir des thérapies qui ciblent plus efficacement la membrane bactérienne.


Cet article a été rédigé par Richard Guillonneau, Enseignant-chercheur à Nantes Université au sein de l’Unité en Sciences Biologiques et Biotechnologies (US2B), dans le cadre d'un financement de l'Académie PULSAR de la Région des Pays de la Loire.

L’IA a été utilisée pour la réalisation de l’image de couverture (Grok) de cet article ainsi que pour la mise en forme du texte (Claude).