Jeunes des quartiers populaires : et si le problème n’était pas le manque d’engagement ?

Publié par Pierre Beaulieu, le 5 juillet 2026

Pourquoi certains jeunes semblent-ils éloignés des formes classiques de participation citoyenne, alors qu’ils développent pourtant de nombreuses formes d’engagement, de solidarité, de création et de pouvoir d’agir ?

C’est la question au cœur de ma thèse de doctorat en sociologie et géographie sociale, soutenue à l’Université d’Angers le 26 mai 2026, sous le titre : Expériences morales de l’injustice et formes de pouvoir d’agir : contraintes, circulations et dynamiques de participation des jeunes dans les quartiers populaires.

À partir d’une enquête ethnographique menée principalement dans les quartiers de la Roseraie et de Monplaisir à Angers entre 2022 et 2025, j’ai cherché à comprendre comment des jeunes des quartiers populaires et héritier·e·s de l’immigration s’engagent dans des dynamiques collectives : associations, ateliers artistiques, actions locales, médiations, initiatives informelles ou formes plus discrètes de résistance.

L’enquête a permis de rencontrer 133 jeunes âgé·e·s de 13 à 30 ans et 82 habitant·e·s de plus de 35 ans. Parmi eux, 87 jeunes ont fait l’objet d’un suivi approfondi à travers des entretiens, récits de vie ou focus groups. Le travail repose aussi sur de nombreuses observations participantes dans des maisons de quartier, associations, ateliers rap, événements collectifs, réunions publiques et dispositifs institutionnels.

Dépasser l’idée d’une jeunesse “apathique”

L’un des résultats centraux de cette recherche est de montrer que les jeunes rencontrés ne sont pas simplement “désengagés”, “apathiques” ou éloignés du politique.

Leur rapport à la citoyenneté prend souvent des formes moins visibles que celles attendues par les institutions : entraide, médiation, création artistique, organisation d’événements, engagement associatif, discussions informelles, prises de parole dans le quartier, solidarités familiales ou communautaires.

Ces pratiques ne ressemblent pas toujours au pouvoir d'agir ou à la participation citoyenne telle qu’elle est généralement pensée : réunion publique, vote, conseil de quartier, budget participatif ou dispositif participatif. Pourtant, elles expriment bien des rapports au collectif, à la justice, à la dignité et au pouvoir d’agir.

Le rôle central des expériences d’injustice

La thèse montre aussi que les expériences d’injustice jouent un rôle majeur dans la manière dont ces jeunes construisent leur rapport à la citoyenneté.

Ces injustices peuvent être scolaires, territoriales, institutionnelles, sociales ou symboliques. Elles passent par des expériences de mépris, de stigmatisation, de non-reconnaissance ou de participation conditionnelle.

J’ai proposé de les analyser comme des expériences morales de l’injustice : des moments où une personne ressent qu’elle n’est pas reconnue à sa juste valeur, qu’elle est enfermée dans une image, ou que sa parole n’a pas le même poids que celle d’autres citoyens.

Ces expériences peuvent produire du retrait ou de la défiance. Mais elles peuvent aussi produire autre chose : de la lucidité, de la vigilance, de la résistance, du soin, de la médiation, une volonté de créer des espaces plus justes, ou une attention particulière aux autres.

Le “périmètre de citoyenneté”

Un autre apport de cette recherche est le concept de périmètre de citoyenneté.

Il désigne l’ensemble des frontières visibles ou invisibles qui conditionnent l’accès à la participation, à la reconnaissance et à la légitimité citoyenne.

Ces frontières peuvent être spatiales : certains lieux sont plus ou moins accessibles, plus ou moins accueillants, plus ou moins reconnus.

Elles peuvent être sociales et politiques : certains profils sont davantage sollicités, valorisés ou considérés comme “présentables” ou "légitimes".

Elles peuvent aussi être symboliques : accent, vêtement, origine sociale, religion, genre, réputation du quartier ou manière de parler peuvent influencer la manière dont une parole est reçue.

Autrement dit, la participation citoyenne ne dépend pas seulement de la volonté individuelle. Elle dépend aussi des conditions de confiance, de reconnaissance et de légitimité offertes aux personnes.

Pourquoi cela concerne la démocratie locale

À l’approche des prochaines échéances démocratiques, ces résultats invitent à poser une question simple : comment renforcer la participation si certaines formes d’engagement sont déjà présentes, mais restent peu reconnues ?

Prendre au sérieux le pouvoir d’agir des jeunes des quartiers populaires ne signifie pas seulement les inviter à participer davantage. Cela suppose aussi de reconnaître leurs expériences, leurs savoirs, leurs formes de créativité sociale et leurs manières propres de contribuer à la vie collective.

Les quartiers populaires ne sont pas seulement des espaces de difficultés. Ce sont aussi des lieux de solidarités, d’initiatives, d’expérimentations et de production démocratique.

En Pays de la Loire comme ailleurs, le dialogue entre sciences et société peut aider à mieux comprendre ces dynamiques. Il peut aussi contribuer à construire des politiques publiques plus attentives aux expériences vécues, aux formes ordinaires d’engagement et aux conditions concrètes de la confiance démocratique.

Pour conclure

Cette thèse invite à déplacer le regard : le problème n’est pas seulement le “manque de participation” des jeunes, mais les conditions dans lesquelles leur parole, leurs initiatives et leurs expériences sont reconnues.

Là où l’on voit parfois de l’éloignement, l’enquête révèle souvent des formes discrètes mais réelles de citoyenneté.

Là où l’on parle de défiance, elle montre aussi des attentes fortes de justice, de dignité et de reconnaissance.

Et là où l’on pense parfois que le politique s’efface, il continue souvent d’exister autrement : dans les relations, les récits, les colères, les créations, les médiations et les gestes ordinaires du quotidien.