Ce que vous voyez n'est pas toujours ce qui existe...
Publié par Audrey Lavau-Girard, le 6 novembre 2026 1
Neuropop : notre cerveau, entre perceptions et illusions
Peut-on vraiment faire confiance à notre cerveau ? Il nous fait voir le monde, façonne nos souvenirs, interprète les émotions des autres… Mais il nous joue aussi parfois des tours ! Derrière les idées reçues et les illusions se cachent des mécanismes complexes que les neurosciences nous aident à décrypter.
Neuropop est une rencontre art et science organisée le 09 octobre dernier par le BiblioPôle-Département Maine-et-Loire, la médiathèque La Bulle et le CCSTI Terre des Sciences. À cette occasion, le public a pu échanger avec Philippe Allain, enseignant-chercheur en psychologie au LPPL à l'Université d'Angers, et neuropsychologue au CHU d’Angers, et Héloïse Chochois, illustratrice de bande dessinée spécialisée dans la vulgarisation scientifique. Ensemble, ils ont croisé leurs regards sur le fonctionnement du cerveau, les avancées de la recherche et la manière de rendre la science accessible à toutes et tous.
Retour sur les idées clés à retenir dans l'interview ci-dessous !
1. Déconstruire les idées reçues sur le cerveau
Philippe, est-ce vrai que nous utilisons seulement 10 % de notre cerveau ?

Philippe Allain : Non, c'est ce que l'on appelle un neuromythe. Nous utilisons l'ensemble de notre cerveau, mais toutes ses régions ne fonctionnent pas au même moment avec la même intensité. Même lorsque nous ne faisons apparemment rien, lorsque nous dormons par exemple, notre cerveau reste actif. Il participe notamment à la régulation de notre organisme et au traitement de nos souvenirs. L'imagerie cérébrale permet de montrer que différentes régions sont mobilisées selon les activités réalisées (penser, résoudre un problème, etc.).
→ message à retenir : le problème n'est pas que nous n'utilisons que 10 % de notre cerveau, mais plutôt que nous ne connaissons pas encore complètement la manière dont ses réseaux fonctionnent ensemble.
Héloïse, ces connaissances scientifiques peuvent parfois être complexes à expliquer. Comment les rendre accessibles au grand public à travers la bande dessinée ?
Héloïse Chochois : Il s'agit d'un travail de collaboration. Ma partie consiste à mettre en scène, à travers l'image, la narration et la séquence, les informations scientifiques que le ou la chercheur·euse souhaite partager avec les lecteurs. C'est son rôle de sélectionner les informations scientifiques dont nous allons traiter dans la bande dessinée, puis le mien de les mettre en dessins et de les organiser sur les pages et au fil de l'album.
Les projets commencent souvent par une discussion, afin que je me familiarise avec le domaine dont nous allons parler, puis par des échanges autour des pages de storyboard (une étape préparatoire) que je dessine. Cela me permet de vérifier que j'ai bien compris ce qui m'a été expliqué et, surtout, que je l'ai correctement retransmis. Si j'ai fait des erreurs, si certains dessins sont inexacts ou manquent de clarté, je corrige et j'affine jusqu'à ce que le résultat soit satisfaisant pour tout le monde !

Dans votre bande dessinée consacrée à l'intelligence artificielle, comment avez-vous réfléchi à sa représentation pour éviter de lui donner une apparence trop humaine ?
Héloïse Chochois : Le but était de l'anthropomorphiser le moins possible afin d'éviter toute confusion que le terme « intelligence » peut engendrer. Dans la BD, il est surtout question d'algorithmes et de mathématiques. Ainsi, l'IA est représentée de manière un peu aride, sous forme d'écran ou de fonction.
2. Comprendre nos perceptions et notre mémoire
Philippe, notre cerveau enregistre-t-il fidèlement ce que nous voyons et ce que nous vivons, ou construit-il sa propre interprétation du monde ? Se souvenir, est-ce rejouer une vidéo ?
Philippe Allain : Non, la mémoire est essentiellement reconstructive. Le cerveau ne conserve pas une copie parfaitement fidèle de nos expériences. Lorsque nous évoquons un souvenir, nous reconstruisons l'événement à partir des informations conservées, mais également à partir de nos connaissances actuelles, de nos émotions et du contexte dans lequel nous nous trouvons. Deux personnes ayant vécu le même événement peuvent donc en conserver des souvenirs différents, sans que l'une d'elles mente. Un exemple : les témoignages oculaires peuvent évoluer sous l'influence des questions posées après les faits par les enquêteurs.
→ Message à retenir : se souvenir, ce n'est pas simplement retrouver le passé, c'est aussi le reconstruire dans le présent.
Ce mécanisme de reconstruction intervient-il également dans notre perception visuelle ? Face à une illusion d'optique, qui nous trompe : nos yeux ou notre cerveau ?

Philippe Allain : C'est principalement notre système perceptif qui construit une interprétation parfois trompeuse. Nos yeux captent la lumière et transmettent des informations visuelles au cerveau. Mais celui-ci ne se contente pas de les enregistrer passivement : il interprète les informations reçues à partir du contexte, de nos connaissances et de nos attentes. Les illusions visuelles révèlent précisément ces mécanismes.

Par exemple, dans l'illusion de Müller-Lyer, deux segments de longueur identique peuvent paraître différents à cause de l'orientation des flèches situées à leurs extrémités. Les illusions ne sont donc pas simplement des erreurs : elles nous renseignent sur les stratégies qu'utilise notre cerveau pour interpréter le monde.
→ Message à retenir : nous ne percevons pas directement le monde tel qu'il est ; nous en percevons une représentation construite par notre cerveau.
3. Découvrir la diversité de nos fonctions cognitives
La mémoire peut être affectée de différentes manières. Pourquoi une personne atteinte de la maladie d'Alzheimer peut-elle oublier ce qu'elle vient de faire, mais se souvenir de son enfance ?

Philippe Allain : Dans la maladie d'Alzheimer, les structures impliquées dans la formation de nouveaux souvenirs, notamment l'hippocampe et les régions temporales internes, sont généralement touchées précocement. Les souvenirs anciens peuvent être relativement mieux préservés au début de la maladie, tout comme certaines connaissances ou certains automatismes.
Cela permet également de déconstruire l'idée selon laquelle la maladie d'Alzheimer serait une simple maladie de la mémoire : elle touche progressivement d'autres fonctions cognitives et peut modifier les comportements sociaux.
→ Message à retenir : nous n'avons pas une seule mémoire, mais plusieurs systèmes de mémoire qui peuvent être affectés différemment par la maladie.
Nous venons d'évoquer les différentes façons dont certaines maladies peuvent affecter le cerveau. Héloïse, vous avez de votre côté exploré un autre domaine scientifique dans votre bande dessinée La génétique du cœur, réalisée avec Philippe Amouyel. Quels sujets abordez-vous dans cet ouvrage ?

Héloïse Chochois : Il s'agit d'une bande dessinée qui parle de génétique et qui s'articule autour de trois chapitres traitant de la manière dont on peut s'en servir dans le cadre judiciaire ou médical, mais aussi, plus spécifiquement, dans celui des tests dits récréatifs qu'il est possible de réaliser via des sites étrangers et qui ne sont pas autorisés en France.

Ces tests sont utilisés pour effectuer des recherches généalogiques et parfois obtenir des informations sur sa santé. Mais leurs résultats, qui ne sont pas nécessairement accompagnés d'un suivi médical, peuvent être approximatifs ou sources d'angoisse. Sans compter les questions : « Qui possède désormais mon identité génétique ? » et « Que vont-ils ou peuvent-ils potentiellement en faire ? ».
Jusqu'ici, nous avons surtout parlé de fonctions cognitives liées à notre rapport à nous-mêmes: mémoriser, percevoir, interpréter. Mais notre cerveau joue également un rôle essentiel dans notre rapport aux autres. Comment nous permet-il de comprendre les émotions et les intentions de notre interlocuteur ?
Philippe Allain : Partons d'une situation quotidienne : deux personnes discutent. L'une dit quelque chose de maladroit. L'autre sourit, mais ce sourire traduit peut-être de la gêne plutôt que de l'amusement.
Comment comprenons-nous ce que ressent réellement notre interlocuteur ? Cela mobilise différentes compétences :

Ces compétences constituent différentes composantes de ce que l'on appelle la cognition sociale.
Dans le cadre du projet de recherche SoCoSCA (« Cognition sociale dans l'ataxie spinocérébelleuse»), mené par le Laboratoire de psychologie des Pays de la Loire (LPPL), en partenariat notamment avec le CHU d'Angers et financé par l'Agence nationale de la recherche et la Région Pays de la Loire, nous cherchons à mieux comprendre le rôle du cervelet (voir image coupe du cerveau ci-dessus) dans nos relations avec les autres.
Longtemps associé principalement à la coordination des mouvements, le cervelet pourrait également jouer un rôle dans notre capacité à reconnaître les émotions, à comprendre les intentions d'autrui et à adapter notre comportement en société.
Pour étudier ces mécanismes, nous nous intéressons notamment à des personnes atteintes d'ataxie spinocérébelleuse autosomique dominante, une maladie génétique rare qui affecte le cervelet. L'étude de ces personnes nous permet de mieux comprendre comment les atteintes de cette région du cerveau peuvent avoir des conséquences non seulement sur les mouvements, mais aussi sur les interactions sociales.
→ Message à retenir : comprendre les autres ne repose pas sur une région cérébrale unique, mais sur plusieurs réseaux auxquels participe également le cervelet.
Action "Neuropop" , cycle Biblio'Sciences initié par le BiblioPôle-Département Maine-et-Loire.
Cycle coordonné par le BiblioPôle-Département Maine-et-Loire en partenariat avec le CCSTI Terre des Sciences.
Propos des intervenants recueillis par Audrey LAVAU-GIRARD, programmatrice et organisatrice Saison culturelle grand public, CCSTI Terre des Sciences
Propos de :
Héloise CHOCHOIS, illustratrice de bande dessinée spécialisée dans la vulgarisation scientifique.
Philippe ALLAIN, enseignant-chercheur en psychologie au Laboratoire de Psychologie des Pays de la Loire (LPPL) à l'Université d'Angers, et neuropsychologue au CHU d’Angers.
La saison culturelle de Terre des Sciences est soutenue par :

