Quelques mots avec Farideh Tehrani...
Publié par SFR Confluences - Université d'Angers, le 3 novembre 2026
La SFR Confluences a eu la chance d'accueillir le mardi 13 octobre dernier Farideh Tehrani, chercheuse et artiste iranienne. Basée à Angoulême, où elle est installée en depuis 2019, elle poursuit d’abord un parcours de Master bande dessinée à L'École Européenne Supérieure de l'Image avant de s’engager dans une thèse en recherche création à l’Université de Poitiers.
Docteure depuis juillet 2026, Farideh Tehrani s’est entretenue avec nous à la suite de sa conférence donnée dans le cadre du colloque CAMP "Croisements des Approches Multidisciplinaires pour l'étude des représentations des camps de concentration dans le roman graphique (France, Espagne, Allemagne)", au cours de laquelle elle a pu présenter sa première bande dessinée intitulée "La Saison des Kakis", publiée aux éditions Cambourakis.
Il est possible de vous procurer la bande dessinée "La Saison des Kakis" en cliquant sur le lien ci-dessous: https://lnkd.in/e4yj7BsH.
Une version PDF de cet entretien est également disponible et associée à cet article.
----------------------------------------------------------------------------------------------------------------
Quelques mots avec Farideh Tehrani...
Vous avez une perspective qui est assez unique du fait de la combinaison de la recherche et de vos propres travaux artistiques, comme vous l’expliquiez pendant la conférence. Avez-vous des pistes, des théories sur la manière dont la recherche alimente ces travaux artistiques, et comment ces travaux artistiques, à leur tour, alimentent la recherche ?
Effectivement, pour l’avoir vécu, je peux dire que sans la théorie apportée par la thèse, ma BD n’aurait pas eu cette forme, et que sans ma BD, le plan théorique de ma thèse pourrait être totalement différent, parce que pendant les 5 années de ma thèse, j’ai travaillé continuellement en parallèles. Je n’ai pas passé une année à ne travailler que sur la thèse puis une année à ne travailler que sur la BD, il y avait toujours ces deux lignes parallèles, et les deux se nourrissaient mutuellement. Certaines idées venaient directement des lectures théoriques que j’ai effectuées, pas forcément sur la BD mais surtout sur la question de mémoire, les memory studies, ou des lectures sociologiques. Elles m’ont pas mal orientée dans mon travail artistique.
Il y a aussi eu des questions qui ont émergé quand je dessinais, lors de la partie création. Je me posais des questions : pourquoi là, par exemple, j’ai dessiné tel objet comme ça ? Avec tel trait ? En noir et blanc ? Pourquoi pas d’une autre façon ? Pour répondre à ces questions, j’allais chercher comment les autres artistes de mon corpus les traitaient. Dans ces allers-retours entre ma recherche et ma création, beaucoup de sujets sont devenus des chapitres de ma thèse. Donc, oui, il y a des possibilités très fortes pour que les deux travaillent bien ensemble, et je pense que j’ai plutôt réussi (rires).
Votre BD est un travail extrêmement personnel, c’est l’histoire même de vos parents, vous disiez vous-même tout à l’heure qu’il y a inévitablement une démarche de comparaison avec vos parents par rapport à votre propre militantisme. Est-ce que vous pensez que parfois, prendre du recul en vous recentrant sur la recherche vous permettait de mettre de côté cette part très intime et émotionnelle de votre travail?
Exactement, oui. Je me réfugiais parfois dans la bibliothèque, entre les livres, juste pour ne pas voir mes planches de dessin pendant un, deux, trois mois. J’avais des blocages, je ne pouvais pas voir ce que j’avais fait, je ne pouvais pas continuer à dessiner. La recherche était comme un refuge pour moi. Il n’y avait pas d’inverse cependant ! Je n’avais pas de blocage sur la recherche, il n’y avait pas de moment où j’en avais assez de la recherche. Parce que, dans la recherche, il n’y avait pas cette difficulté de l’intime. Remettre en question sa relation avec ses parents, ça se rapproche beaucoup d’une thérapie, en fait. Et le faire constamment, c’est dur.
Vous avez créé une sorte de triptyque à travers ce projet, constitué d’une part de votre thèse, de la BD, puis du troisième livret. S’agit-il d’une distinction pensée vis-à-vis des publics auxquels ils pourraient s’adresser?
Non, il s’agit plutôt d’un choix personnel. J’ai surtout espéré que les personnes qui liraient les deux premiers objets, à savoir la thèse et la BD, pourraient lire le troisième livret à la fin, parce que ce troisième objet cimente la relation entre la recherche et la création. En fait, ce troisième objet, c’est moi, existant entre la thèse et la bande dessinée. C’est pour ça que j’ai beaucoup réfléchi à l’usage du «je», en écrivant le troisième livret, et que j’ai finalement fait le choix de l’utiliser, car c’était ma voix. Ce n’est pas un travail aussi subjectif et intime que la BD, et ce n’est pas non plus académique comme peut l’être la thèse. Ça reflète vraiment la position de l’artiste-chercheuse, Farideh, qui a fait les deux en même temps.
Qu’en est-il de vos projets futurs?
Je suis déjà en train de travailler sur plusieurs projets. D’abord, une autre bande dessinée, cette fois sans aspect de recherche. J’ai aussi d’autres projets en tête, encore à l’intersection de la recherche et de la création, mais je dois encore voir à quelle organisation ou à quelle institution je peux me rattacher pour lancer ce projet. Au final, j’aime bien cette position de recherche-création, dans laquelle je me retrouve très bien! Étant artiste à la base, l’art me suit toujours : je continue la gravure, par exemple.
----------------------------------------------------------------------------------------------------------------
Propos recueillis par Salomé Cornu.
