Quelques mots avec Olivier Burtin...
Publié par SFR Confluences - Université d'Angers, le 3 novembre 2026
La SFR Confluences a eu la chance d’accueillir le vendredi 23 octobre Olivier Burtin, historien des États-Unis contemporains, maître de conférences en civilisation des États-Unis à l’Université de Picardie Jules Vernes et chercheur associé au Centre d’Histoire de Sciences Po. Il dirige également la revue Politique Américaine.
Présent à l’Université d’Angers dans le cadre d’une journée d’étude intitulée « L’ennemi de l’intérieur : discours, construction et pratiques au Royaume-Uni et aux États-Unis », organisée par Laetitia Langlois et Clifford Baverel, Olivier Burtin s’est exprimé sur la publication de son dernier ouvrage portant sur l’histoire du fascisme aux États-Unis, ainsi que sur les enjeux de la figure d’ennemi de l’intérieur au vu du climat sociopolitique états-unien actuel.
Il est possible de vous procurer le livre "Petite histoire du fascisme américain", publié aux éditions Payot, en cliquant sur le lien ci-dessous : https://lnkd.in/eB-NBdBZ.
Une version PDF de cet entretien est également disponible et associée à cet article.
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Quelques mots avec Olivier Burtin...
Pourriez-vous nous expliquer en quoi le thème de cette journée d’étude résonne
au vu de l’actualité états-unienne aussi bien que de l’actualité internationale ?
La figure de l’ennemi intérieur est une figure que l’on retrouve très largement aujourd’hui,
surtout dans la représentation des mouvements de l’extrême droite, donc aux États-Unis
notamment cela a attrait au mouvement Make America Great Again de Donald Trump.
Ce qui est intéressant, et c’est ce que j’ai essayé de faire au cours de ma conférence, c’est de retracer les mutations de cette figure au long de l’histoire américaine, puisqu’elle s’est
appliquée à différents groupes, qu’il s’agisse des catholiques, des mormons, des francs-maçons, des juifs, des immigrés, ou encore des Afro Américains.
Cela démontre comment cette allégorie a permis de définir ces groupes comme illégitimes, et donc de mobiliser contre eux une violence politique qui ne se ferait soi-disant pas pour préserver des inégalités et des hiérarchies, mais pour maintenir la démocratie telle qu’elle devrait l’être, c’est à dire réservée à un groupe très précis d’Américains.
Votre ouvrage « Petite histoire du fascisme américain » a été publié récemment aux éditions Payot, pourriez-vous nous en présenter les points phares ?
Le livre couvre l’histoire du mouvement fasciste aux États-Unis depuis la première guerre mondiale jusqu’à nos jours. Son but principal est d’essayer de s’inscrire en faux contre l’idée reçue assez répandue selon laquelle le fascisme n’aurait jamais eu de racines vraiment profondes aux États-Unis, et qu’il s’agirait d’une idéologie fondamentalement européenne.
Ce que j’essaie de montrer dans le livre, en reliant entre eux les différents groupes politiques et figures de proue du mouvement, c’est qu’au contraire il existe une très longue histoire du fascisme aux États-Unis. En effet, les traditions politiques du pays n’ont jamais été nécessairement hostiles à cette idéologie, elles ont justement permis à différentes périodes de son histoire le développement de groupes dont les leaders se revendiquaient ouvertement d’une tradition fasciste, et faisaient le lien entre leurs conflits à eux et les différents combats que menaient les groupes fascistes en Europe.
Pensez-vous que l’existence de ces groupes fascistes a permis à certains politiciens de conserver une forme d’impunité dans le débat public malgré des déclarations ouvertement discriminatoires, comme cela a pu être le cas du président Richard Nixon dont le conseiller John Ehrlichman a
ouvertement revendiqué la volonté de marginaliser des opposants politiques tels que les militants du mouvement pour les droits civiques et les activistes opposés à la guerre du Vietnam ?
C’est vrai que les fascistes ont longtemps joué un rôle d’épouvantail, c’est-à-dire un peu comme certaines personnalités politiques aujourd’hui en France qui permettent, par opposition à leurs idées extrêmement radicales, de faire paraître modérés des mouvements pourtant conservateurs et traditionnels. C’est un rôle que les fascistes ont joué et qu’ils jouent toujours dans une certaine
mesure. En revanche, je n’identifierai pas nécessairement Nixon avec ce type de mouvement.
Vous avez raison de dire que Nixon avait mis en place des politiques répressives vis-à-vis du mouvement contre la guerre du Vietnam, contre les différents mouvements d’émancipation des minorités raciales, mais l’on oublie souvent que de nombreux pans de la politique de Nixon étaient considérés comme absolument terribles par les mouvements d’extrême droite.
Par exemple le fait que Nixon soutienne l’état d’Israël, sachant que les mouvements de l’extrême droite états unienne fasciste s’inscrivaient alors déjà dans une idéologie antisémite. Par ailleurs, le mouvement d’extrême droite considérait que la fin de la guerre du Vietnam qui avait été négociée par Nixon était une humiliation nationale et que le président aurait dû faire usage de la bombe atomique pour gagner la guerre. Même si l’on conçoit aujourd’hui de certains aspects de sa politique comme étant clairement annonciateurs de ce qu’il se passe aujourd’hui, à l’époque il était assez frappant d’après plusieurs archives que j’ai pu consulter que les mouvements fascistes et suprémacistes blancs considéraient Nixon comme un traître à la cause, et ne le revendiquaient absolument pas comme l’un des leurs.
Bien que les contextes et les héritages historiques et culturels soient complètement différents, des parallèles peuvent éventuellement être établis entre les États-Unis et la France au vu des récents développements de l’actualité. Je pense par exemple à des concepts tels que la militarisation des forces de l’ordre ou encore le développement de milices d’extrême droite, étant donné que vous parliez tout à l’heure des Oathkeepers. Quelles conclusions peut-on tirer de ces similarités ?
C’est une question ambitieuse. Dans les deux cas, la figure d’un ennemi intérieur musulman est mobilisée. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle Trump et son vice président JD Vance avaient publié plusieurs tweets en réponse en mouvement social actuel pour l’attribuer essentiellement à des populations immigrées, musulmanes, qui auraient pour mission de subvertir de l’intérieur l’ordre social en France.
Cette idée de subversion de l’intérieur par des groupes étrangers qui seraient soutenus par des élites progressistes est partagée par les mouvements d’extrême droite en Europe et aux États-Unis. On retrouve ce motif dans la théorie du « grand remplacement », qui a d’ailleurs été développée par un écrivain français avant d’être importée aux États-Unis. Il y a clairement une vision du monde partagée selon laquelle la civilisation blanche et européenne formerait une sorte de trait d’union entre les États-Unis et l’Europe. Cette civilisation serait aujourd’hui sous la menace mortelle d’un ennemi non seulement extérieur mais aussi intérieur, ce qui amène beaucoup de rapprochements entre les mouvements d’extrême droite européens et le mouvement MAGA aux États-Unis.
La différence que je noterais est qu’en France et dans d’autres pays européens, les mouvements d’extrême droite qui ont réussi à accéder au pouvoir ont souvent choisi une dynamique inverse à celle de Trump. Trump s’inscrit dans une logique de radicalisation : aucun filtre ne semble par exemple exister entre des influenceurs parfois suprémacistes blancs ou néonazis et l’administration présidentielle, il y a des canaux ouverts entre les deux. En France, ou en Italie avec Giorgia Meloni par exemple, on voit des partis d’extrême droite qui adoptent plutôt une stratégie de normalisation, ce qui ne signifie évidemment pas qu’il n’existe pas de membres plus radicaux qui continuent d’agir et d’exister en leur sein, mais plutôt qu’au sommet de ces partis, la politique adoptée reste la modération de ces idées.
Pour prendre un exemple, le parti du Rassemblement National a récemment voté en faveur de la loi sur les violences sexuelles contre les femmes, chose qui serait impensable aux États-Unis, où voir un parti Républicain dont les membres voteraient en faveur d’une loi soutenue par les féministes serait inconcevable.
Qu’en est-il de vos projets futurs?
Mon livre sur l’histoire du fascisme, que nous évoquions plus tôt, fait partie d’un projet de plus grande ampleur qui consiste en un panorama de l’histoire de l’extrême droite tout entière depuis la période de la Révolution jusqu’à nos jours. Je suis en train de terminer ce projet, qui constituera normalement mon prochain livre en anglais. Il devrait sortir dans les années à venir et adoptera une perspective plus globale.
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Propos recueillis par Salomé Cornu.
