Réensauvager les littoraux : quand l'innovation est aussi sociale

Publié par Vincent Andreu-Boussut, le 29 octobre 2026

Photo principale : Le retour de la mer à Gyldensteen Strand (Danemark), le 29 mars 2014. Plusieurs milliers de personnes assistent à l'ouverture des digues, permettant à l'eau de mer de pénétrer dans les anciens espaces endigués et d'amorcer la restauration d'une lagune côtière. Photo : Viggo Lind / Aage V. Jensens Fonde.

Comment redonner de la place à la nature sur nos littoraux tout en associant les populations locales à leur transformation ? À partir d'un inventaire de 277 projets européens, des chercheurs de Le Mans Université engagés dans le programme européen REWRITE ont identifié des pratiques originales qui montrent que la restauration des écosystèmes côtiers est aussi une affaire d'innovation sociale.

Redonner de la place à la nature sur les littoraux

Depuis plusieurs siècles, les sociétés humaines ont profondément transformé les littoraux européens. Endiguement des marais, poldérisation, drainage des zones humides ou artificialisation des côtes ont progressivement réduit les espaces laissés aux dynamiques naturelles. Aujourd'hui, face à l'érosion de la biodiversité et à l'élévation du niveau de la mer, une autre approche se développe : redonner davantage de place à la nature.

Cette démarche, désignée par le terme anglais rewilding, ou réensauvagement, vise à restaurer les processus naturels et à permettre aux écosystèmes de retrouver une plus grande autonomie. Sur les littoraux, elle peut prendre différentes formes : ouvrir des brèches dans les digues pour rétablir les marées, restaurer des prés salés et des vasières, réintroduire des espèces ou simplement laisser certains espaces évoluer librement.

Mais ces transformations ne sont jamais uniquement écologiques. Elles modifient aussi les paysages, les usages et parfois les activités économiques. Comment associer les agriculteurs, les habitants, les élus, les associations ou les professionnels du tourisme à ces changements ? Comment construire des projets qui tiennent compte des attentes et des attachements des populations locales ?

Ces questions sont au cœur du projet européen REWRITE[1], qui étudie la restauration et le réensauvagement des écosystèmes littoraux, notamment leurs contributions à la biodiversité, au stockage du carbone et à l'adaptation au changement climatique.

Un inventaire de 277 expériences européennes

Pour mieux comprendre la diversité des pratiques de restauration littorale, un inventaire a été réalisé par des chercheurs de Le Mans Université. Il rassemble 277 projets mis en œuvre ou en cours de réalisation dans huit pays d'Europe occidentale, depuis les côtes espagnoles jusqu'au Danemark.

Répartition des projets de restauration et de réensauvagement littoral recensés en Europe occidentale dans la base RECOSEA. Source : Andreu-Boussut et Chadenas, 2025, projet REWRITE.

Cette base de données, appelée RECOSEA[2], révèle une géographie contrastée. Le Royaume-Uni concentre 102 projets recensés, devant la Belgique (57), l'Allemagne (41), la France (29) et les Pays-Bas (22). Ces différences reflètent notamment les politiques nationales de protection contre les submersions marines, les obligations de compensation écologique et l'histoire de l'aménagement des littoraux.

Les interventions sont également très diverses. Certains projets reposent sur des travaux importants pour rétablir les échanges entre la mer et les anciens espaces endigués. D'autres privilégient la libre évolution, en laissant les dynamiques naturelles transformer progressivement les paysages.

Mais comment ces projets sont-ils décidés, mis en œuvre et appropriés par les sociétés locales ?

C'est pour répondre à cette question qu'une seconde étape de recherche a permis d'identifier 19 études de cas, sélectionnées pour la diversité et l'originalité de leurs pratiques d'engagement des acteurs. Au-delà de l'Europe occidentale, quelques expériences nord-américaines et norvégiennes ont également été intégrées pour enrichir les comparaisons.

De l'information à la gouvernance partagée

Associer les populations locales à un projet de renaturation peut prendre des formes très différentes. Informer les habitants, recueillir leurs avis, les faire participer à l'élaboration des décisions ou leur donner un véritable pouvoir d'action ne correspondent pas au même degré de participation.

Dans l'estuaire de la Severn, au Royaume-Uni, le projet des Steart Marshes illustre l'importance du dialogue de proximité. La restauration de plusieurs centaines d'hectares de zones humides a été précédée de cinq années de consultation. Pendant les travaux, les responsables du projet ont maintenu une présence quotidienne sur place, permettant aux habitants de poser leurs questions et d'exprimer leurs préoccupations. Cette politique de « porte ouverte » s'est prolongée par des rencontres informelles, des visites et des activités locales. L'innovation réside ici dans la continuité des échanges et la construction progressive de la confiance.

À la frontière entre la Belgique et les Pays-Bas, le Grenspark Groot Saeftinghe propose une autre approche. Dans ce territoire marqué par d'importants projets de restauration de milieux estuariens, agriculteurs, habitants, acteurs portuaires et professionnels du tourisme ont été invités à imaginer collectivement l'avenir des paysages. Des dessins évolutifs ont permis de représenter leurs propositions, de confronter leurs visions et de construire progressivement une représentation partagée du territoire.

Une vision collective de l'avenir du Grenspark Groot Saeftinghe (Belgique–Pays-Bas). Cette représentation interactive rassemble les propositions des acteurs locaux pour articuler restauration écologique, agriculture, activités portuaires et tourisme. Source : Flatland, projet Grenspark Groot Saeftinghe, reproduit dans REWRITE (2025).

En France, le Parlement du marais de Brouage, en Charente-Maritime, illustre une forme plus institutionnalisée de participation. Cette instance rassemble élus, agriculteurs, ostréiculteurs, chasseurs, associations et habitants pour débattre de l'avenir d'un vaste territoire humide. Gestion de l'eau, préservation des paysages, activités agricoles et adaptation climatique y sont abordées conjointement. L'enjeu n'est plus seulement de consulter les acteurs, mais de construire une vision territoriale qui reconnaisse la diversité de leurs intérêts.

Ces expériences montrent que la participation peut progressivement évoluer de l'information vers la collaboration et des formes de gouvernance plus partagées.

De nouvelles manières de s'engager pour la nature

L'innovation sociale ne se limite pourtant pas à la participation aux décisions. Elle peut aussi permettre aux citoyens de contribuer directement à la protection et à la connaissance des milieux naturels.

Sur la côte baltique allemande, la réserve d'Anklamer Stadtbruch offre un exemple original. Après la rupture d'une digue lors d'une tempête en 1995, d'anciens espaces forestiers et marécageux ont été progressivement réinvestis par l'eau. L'association de protection de la nature NABU a acquis des terrains pour permettre à ces milieux d'évoluer librement.

Pour soutenir cette démarche, elle propose un système de parrainage d'hectares de nature sauvage. Les citoyens peuvent choisir une parcelle à soutenir financièrement, recevoir des informations sur son évolution et participer à des visites. Cette formule crée un lien concret entre l'engagement individuel et la protection durable des espaces naturels.

Parrainer un hectare de nature sauvage à Anklamer Stadtbruch (Allemagne). Grâce à un dispositif de parrainage, les citoyens peuvent soutenir financièrement la protection d'une parcelle identifiée sur une carte et contribuer ainsi à la libre évolution des milieux naturels. Source : NABU-Stiftung Nationales Naturerbe, reproduit dans REWRITE (2025).

Une autre forme de participation repose sur la production collective de connaissances. Le programme CoastSnap[3], développé initialement en Australie puis diffusé à l'international, invite les citoyens à photographier régulièrement les paysages côtiers depuis des points fixes. Ces images permettent aux scientifiques de suivre les transformations du littoral.

Sur le site allemand de Langwarder Groden, en mer des Wadden, ce dispositif accompagne le suivi de la restauration des vasières et des prés salés. Entre mars 2022 et janvier 2025, près de 1 600 photographies ont été transmises par les habitants et les visiteurs. Un simple téléphone devient ainsi un outil de science participative.

Ces démarches montrent que les citoyens peuvent contribuer à la restauration écologique autrement qu'en prenant part à des réunions : par leur soutien financier, leurs observations ou leur engagement dans la durée.

Quand le retour de la nature transforme les économies locales

Le réensauvagement peut également favoriser l'émergence de nouvelles activités et coopérations économiques.

À la frontière germano-polonaise, le delta de l'Oder constitue un exemple particulièrement intéressant. Sur ce vaste territoire de zones humides, de forêts et de cours d'eau, l'organisation Rewilding Europe accompagne depuis 2015 la restauration des milieux naturels et le retour d'espèces emblématiques.

Mais le projet ne repose pas uniquement sur des objectifs écologiques. En septembre 2023, un réseau transfrontalier d'entreprises, l'Oder Delta Network, a été créé pour soutenir une économie locale fondée sur la nature. Il rassemble des guides naturalistes, des hébergeurs, des restaurateurs, des transporteurs et des producteurs locaux.

L'objectif est de développer des offres touristiques compatibles avec la préservation des milieux, de favoriser les coopérations entre entreprises et de mieux répartir les bénéfices économiques liés à la valorisation des paysages et de la biodiversité.

Cette expérience illustre une autre dimension de l'innovation sociale : faire de la restauration écologique un support de coopération et de développement territorial, plutôt qu'une contrainte imposée aux activités existantes.

Restaurer la nature, transformer les relations entre sociétés et littoraux

Ces expériences ne constituent pas des recettes directement transposables d'un territoire à l'autre. Les formes de participation dépendent des histoires locales, des conflits d'usage, des cadres institutionnels et des moyens disponibles. Elles ne garantissent pas non plus l'absence de désaccords.

Elles mettent néanmoins en évidence un enseignement majeur : la restauration écologique des littoraux suppose aussi de repenser les manières de décider, de coopérer et de vivre avec des milieux naturels en transformation.

C'est précisément l'un des objectifs de REWRITE : mobiliser ces enseignements pour accompagner des démarches participatives dans plusieurs territoires littoraux européens, notamment dans l'estuaire de la Loire. Les acteurs locaux sont invités à partager leurs connaissances, leurs valeurs et leurs visions de l'avenir afin d'imaginer collectivement différents scénarios de restauration.

À l'heure où l'adaptation au changement climatique impose de repenser notre rapport aux littoraux, l'innovation ne réside donc pas seulement dans les techniques de restauration écologique. Elle se trouve aussi dans notre capacité collective à inventer de nouvelles façons de faire une place à la nature.

Ce travail a été réalisé dans le cadre du projet européen REWRITE (2023-2028), financé par le programme Horizon Europe. Il s'appuie sur le livrable « Best practice guidelines for addressing social innovation into coastal rewilding »[4], coordonné par Le Mans Université (2025).


[1] https://rewriteproject.eu/

[2] https://data.indores.fr/dataset.xhtml?persistentId=doi:10.48579/PRO/APKUIT

[3] https://www.coastsnap.com/

[4] https://ec.europa.eu/research/...