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Mathilde Labbé : Comment se construit le patrimoine littéraire ?

Publié par EchoSciences Pays de la Loire, le 23 mars 2026   2

Mathilde Labbé est maîtresse de conférences en littérature française à Nantes Université. Son projet de recherche SERÉLIT, lauréat du dispositif Étoiles Montantes de la Région Pays de la Loire, a pour objectifs de révéler comment la maison d’édition fondée par Pierre Seghers a restructuré l’histoire littéraire, fait évoluer les modes de collaboration entre auteurs et éditeurs, et transformé le paysage des institutions culturelles.

Mathilde Labbé

C’est à la BU de la Faculté de Lettres et Langages de Nantes Université que je rencontre Mathilde Labbé. Quoi de mieux qu’un lieu débordant de livres pour échanger avec une maîtresse de conférences en littérature ?

D’ailleurs, ce jour-là, elle profite de cette bibliothèque pour m’apporter une belle collection d’ouvrages poétiques, qui rassemble des auteurs comme Aragon, Apollinaire, Louise Labé, Verlaine, Alfred de Musset… Une collection des éditions Pierre Seghers, objet de sa recherche. Car Mathilde Labbé étudie la littérature française des XIXe et XXe siècles, notamment la poésie, et ce qu’on appelle le canon littéraire.

Qu’est-ce que le canon littéraire ?

« Le canon littéraire est un objet virtuel, c’est une construction imaginaire »

C’est en fait une liste d’œuvres que chacun est censé connaître, considérées comme dignes de figurer dans des programmes de lecture scolaires, d’être transmises dans le cadre de l’enseignement[1]. Le sociologue Alex Gagnon le considère comme un « artefact de l’imaginaire social ». À chaque époque, à chaque culture, à chaque lieu son canon littéraire, c’est-à-dire les références principales qui lui sont propres. Au sein des œuvres patrimoniales (celles qui sont effectivement rééditées et transmises), le canon constitue un ensemble encore plus réduit : ce sont les grands œuvres, les œuvres les plus légitimes. Un objet culturel qui a d’ailleurs une forte dimension politique, car les œuvres choisies sont supposées représenter une communauté – en général une communauté nationale, mais cette limite est constamment franchie, tant il est vrai que certaines figures semblent s’imposer comme transnationales. Même si le canon littéraire se définit par sa capacité à faire consensus, il est en constante évolution et constamment débattu. Les maisons d’édition jouent un rôle dans sa définition par la façon dont elles valorisent certaines œuvres dans leur catalogue.

Pourquoi étudier un catalogue éditorial ?

Sélection d'oeuvres issus des collections Seghers

Pour Mathilde, l’envie de s’orienter vers la recherche en littérature est née lorsqu’elle était encore lycéenne à l’occasion des Rendez-vous de l’Histoire de Blois, festival autour de la recherche et de la connaissance historique. À l’écoute de la conférence d’une historienne, elle s’est dit « qu'il était fabuleux de pouvoir consacrer autant de temps à un sujet, de s'y plonger pendant plusieurs années. Ça [lui] a paru une chance inouïe ».

Le thème auquel Mathilde Labbé a choisi de consacrer ses recherches des dernières années est l’évolution du canon littéraire au XXe siècle ; actuellement, elle s’intéresse plus particulièrement au catalogue des Éditions Seghers, pour comprendre comment celui-ci a contribué à reconfigurer le canon littéraire dans une période clé de l’histoire culturelle.

Pierre Seghers est un poète et éditeur qui fonde sa première maison d’édition quelques années avant la Seconde Guerre mondiale. Une maison d’édition qui a d’abord vocation à éditer son premier recueil de poèmes intitulé Bonne espérance. Pendant la guerre, il fonde une revue aux armées qui recueille des poèmes envoyés par des poètes soldats, publiée sous le titre Poètes casqués puis Poésie. Grâce à cette revue, il se constitue un réseau qui lui permet d’enrichir son activité éditoriale en fondant à la Libération « Poètes d’aujourd’hui », collection phare de sa maison. Celle-ci ne cessera ensuite de se développer tout au long du XXᵉ siècle. Bien que la maison ait été cédée par Pierre Seghers à son ami Robert Laffont à la fin des années 1960, son activité se poursuit encore aujourd’hui : le catalogue continue à se renouveler.

Pour rendre compte de l’histoire de cette maison d’édition, Mathilde Labbé étudie l’évolution de son catalogue, composé d’environ 3500 ouvrages. L’idée est d’une part, de cartographier l’évolution de cette maison d’édition, qui est partie d’une revue, suivie par une collection, puis d’autres, et qui s’est enrichie au fil des années. L’objectif est de comprendre comment ces collections – plus d’une centaine si l’on tient compte de toutes celles qui ont été créées au sein de la maison -- se sont organisées les unes par rapport aux autres. Il s’agit d’autre part de reconstituer le réseau qui a soutenu et aidé Pierre Seghers dans la constitution de sa maison d’édition, en mettant en particulier au jour les rôles informels que pouvaient y jouer poètes et écrivains au-delà des fonctions éditoriales et littéraires explicitées par le paratexte (titre, dédicaces, préface, notes…) des ouvrages publiés.

Elle s’intéresse enfin au rôle qu’a joué Pierre Seghers dans les sociabilités littéraires et dans des politiques culturelles concernant la poésie à la fin du XXe siècle. Il a en effet collaboré avec différentes institutions, notamment le Conseil du Développement Culturel, avant de se voir confier la fondation d’une Maison de la Poésie. Un travail qui a essaimé sur tout le territoire et dont on voit encore l’héritage.

« C’est en particulier cette articulation entre activité littéraire et éditoriale, d’une part, et travail institutionnel, d’autre part, qui m’intéresse : il ne s’agit pas simplement pour lui d’accompagner la création poétique, mais aussi de favoriser la lecture de la poésie. »

Le patrimoine culturel : une construction esthétique, politique et sociale

Avec son équipe, Mathilde, analyse des archives éditoriales : des correspondances, des préfaces, des discours éditoriaux, afin de mettre en évidence le projet intellectuel de la maison d’édition à travers la constitution de ce catalogue. Une approche multidisciplinaire inspirée notamment par son double cursus en littérature et en sciences politiques. Il s’agit finalement de montrer que ce qui est donné à lire, qu’il s’agisse d’une façon générale du canon littéraire, ou plus particulièrement du catalogue d’un éditeur, résulte d’un complexe processus de construction, dont il faut interroger ensemble la dimension esthétique, la dimension sociale et la dimension politique.

En explorant la construction du catalogue des éditions Seghers, la recherche de Mathilde Labbé nous rappelle que la littérature n’est pas seulement affaire de textes : la matérialité du livre, les sociabilités qui entourent sa conception et sa diffusion, la manière dont l’œuvre et l’objet sont ensuite patrimonialisés sont autant d’entrées dans l’histoire de la littérature.

Article écrit par Maéna Gérault pour EchoSciences Pays de la Loire


[1] Marie-Pascale Halary, « La fabrique des canons textuels, entre littérature et histoire », Médiévales [En ligne], 87 | automne 2024, mis en ligne le 01 mai 2025, consulté le 02 décembre 2025. URL : http://journals.openedition.or...;; DOI : https://doi.org/10.4000/1401f#...