Les émotions dans un atelier de philosophie : obstacle ou condition de la découverte ?

Publié par Hélène Biton, le 25 novembre 2021   33

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Les émotions dans un atelier de philosophie : obstacle ou condition de la découverte ?

Jean-Honoré Fragonrad, Un philosophe lisant, 1764. Wikipédia

Charlie Renard, Université de Nantes

Cet article est publié dans le cadre de la prochaine Fête de la science (qui aura lieu du du 1er au 11 octobre 2021 en métropole et du 5 au 22 novembre 2021 en outre-mer et à l’international), et dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition aura pour thème : « Eureka ! L’émotion de la découverte ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.


« Comment pourrait-on envisager de manière valable des problèmes concernant l’enfance, l’embryon, les animaux ou l’environnement si l’on n’éprouve aucun intérêt pour ces sujets ? Que penserait-on d’un architecte qui ne se soucierait pas de la maison qu’il construit et des gens qui vont y habiter ? » C’est la question que pose Matthew Lipman dans son livre À l’école de la pensée (p.130).

L’émotion a un statut ambigu en philosophie comme en science. Au premier abord, toutes deux se définissent par une démarche rationnelle, froide et objective rendue possible par une distance du chercheur à l’égard de ses émotions et passions. L’émotion, en menaçant l’objectivité et l’impartialité, serait ce dont il faudrait sortir pour penser, un obstacle à la découverte.

Que faire de l’étonnement ?

Mais comme Platon, Aristote pense que la philosophie commence avec l’émotion de la découverte par excellence : l’étonnement.

Or ce qui étonne c’est à la fois ce qui perturbe et qui en étant inconnu, fait obstacle. Devant l’obstacle je peux soit fuir soit décider de m’y confronter en le reconnaissant situé en moi-même. En effet, l’étonnement ne constitue le moment inaugural du « philosopher » qu’à condition de s’accompagner de la découverte et de la reconnaissance de sa propre ignorance et du désir d’en sortir, que si l’on découvre que ce qu’on tenait pour évident est en réalité obscur et que cette découverte fait naître le désir de savoir, l’amour de la sagesse soit littéralement la philo-sophie. L’émotion de la découverte est donc nécessaire en philosophie car elle est la marque d’une inquiétude qui interroge, un sentiment de perplexité face au réel et à ses pensées. En cela elle se distingue de l’émerveillement contemplatif, de la passivité qui ne s’engage pas dans une recherche de sens.

De même, en science, l’épiphanie, cette compréhension soudaine qui nous fait dire « Euréka ! », n’est que la face émergée de l’iceberg de la démarche scientifique. Comme le dit Bachelard dans La formation de l’esprit scientifique, :

« S’il n’y a pas eu de question, il ne peut y avoir connaissance scientifique. »

On ne peut donc ressentir cette émotion de la découverte que s’il y a eu, au préalable, une recherche, et donc sans doute, un désir de savoir. L’émotion de la découverte est donc celle d’une recherche qui aboutit ou pas au résultat attendu, qui enchante ou déçoit mais aussi l’émotion qui rend possible la découverte. L’émotion se trouve donc non seulement au terme (une découverte qui émeut) mais aussi à l’origine et tout au long de la démarche (une émotion qui permet de découvrir).

Je sais que je ne sais rien

Tandis que la recherche scientifique se conclut la plupart du temps sur une découverte qui apporte un surcroît de savoir positif (même si elle peut poser de nouvelles questions), la découverte en philosophie est souvent celle du négatif, du creux et renvoie celui qui la vit à ses propres lacunes (« Je sais que je ne sais rien ! ») ou à l’incertitude face à une pluralité de réponses. Ce n’est donc pas toujours un moment agréable à première vue. Il y a donc toujours le risque que le moment de la découverte de la philosophie soit aussi celui de son abandon, lui préférant le confort et la stabilité des idées reçues. Mais alors comment donner le goût de cette recherche qui parfois bouscule ?

À l’instar de Spinoza dans son Éthique, on peut considérer qu’un affect n’est mauvais que lorsqu’il empêche de penser, produit des idées confuses et diminue la puissance d’agir. Il y a donc des émotions négatives qui entravent la recherche et d’autres qui au contraire la rendent possible.

Par le rejet ou l’attirance que nous avons à l’égard de certains jugements, nous nous révélons à nous-mêmes nos propres valeurs et nous pouvons ensuite les examiner, les analyser voire les modifier. Les émotions nous permettent de découvrir nos désirs, nos croyances, ce qui compte pour nous.

Pierre Livet) montre que par le rejet ou l’attirance que nous avons à l’égard de certains jugements, nous nous révélons à nous-mêmes nos propres valeurs et nous pouvons ensuite les examiner, les analyser voire les modifier. Les émotions nous permettent de découvrir nos désirs, nos croyances, ce qui compte pour nous. Les ateliers ou cours de philosophie sont donc souvent l’occasion de ressentir l’émotion de la redécouverte de soi et du monde : je n’avais pas vu, pas senti, pas compris cela. Je ne m’étais pas rendu compte que je croyais cela. Cela peut provoquer un vertige, voire un malaise, celui de voir un phénomène habituel de manière problématique, avec d’autres lunettes. Les dilemmes éthiques (par exemple le dilemme de Trolley ou tramway) sont un bon support pour partir de ces émotions et les interroger.

Dédramatiser l’inconfort du paradoxe

En philosophie, on aime les problèmes : on y siège, on les détricote, on les malaxe. Et cela déroute souvent les non initiés habitués à les éviter ou à les résoudre. Comment donner le goût, le désir de ce déséquilibre, de cet « ébranlement de l’âme » (ce que Sébastien Charbonnier appelle « un érotisme des problèmes ») ? Le rire, voire l’absurde, est souvent un bon moyen de dédramatiser l’inconfort du paradoxe. La recherche de soi est un des thèmes du programme de mes élèves de Terminale HLP (Humanité, Littérature et Philosophie). Mon but est de faire émerger l’idée que le soi n’est pas un objet comme un autre, qu’il a des particularités (il est toujours déjà là, sujet de la recherche…) qui posent à la recherche des problèmes spécifiques. Alors je cherche dans mon sac, dans la poubelle, sous la table. « Je ne me souviens plus où je l’ai posé… Vous l’avez vu… Ah mince je crois que je l’ai oublié sur le siège de ma voiture ! » Les élèves finissent toujours par me demander ce que je recherche et la réponse provoque souvent des rires (peut-être de la perplexité aussi…). Sous cette situation cocasse, il y a en réalité la découverte d’une évidence à creuser et l’émotion nous invite à le faire.

Tout comme les émotions, l’imagination a parfois été mise de côté en philosophie. Elle est pourtant ce grâce à quoi je peux faire des hypothèses, faire varier les situations et découvrir les liens entre les choses et les individus. Et créer des expériences de pensée peut être une véritable source de joie, lieu de la pensée créative sans limites, parfois même impertinente.

On peut s’appuyer par exemple sur le mythe de l’anneau de Gygès dans La République de Platon (et si tu disposais d’un anneau qui te rend invisible, que ferais-tu ?) ou bien les laisser en inventer eux-mêmes. Une élève de sixième a un jour proposé lors d’un atelier l’expérience de pensée suivante : et si les filles disparaissaient de la planète… La motivation à répondre était unanime.

Cette joie se retrouve aussi quand on teste les idées des autres : Lors d’un atelier sur la nature, un enfant avait défini la nature comme ce qui n’est pas fabriqué par l’homme. Un enfant avait rétorqué : « Mais alors je suis bien fabriqué par mes parents alors je suis pas naturel ! Je suis quoi alors ? » Réponse d’un autre enfant : « Mohammed, je crois tu es artificiel ! » Éclat de rire général.

Je pourrais multiplier les exemples pour illustrer la place importante de l’émotion dans la pratique de la philosophie. Doute, embarras, malaise, étonnement, joie, toutes peuvent être de véritables leviers pour découvrir que nos certitudes peuvent être ébranlées. Mais sous certaines conditions que je vais tenter de résumer :

Pour que l’on puisse ressentir et exprimer les émotions qui nous traversent en atelier de philosophie, il faut que soit instauré un climat de confiance et de respect. Mais il faut aussi se prémunir contre une dérive qui ferait de l’atelier le recueil d’anecdotes psychologiques. Edwige Chirouter encourage à ce titre l’utilisation de supports issus de la littérature jeunesse permettant cette mise à l’écart de l’intime par le paravent du personnage. Parfois difficilement perceptibles, les émotions se cachent aussi dans les mimiques, les gestes et les postures. Pour pratiquer la philosophie avec petits et grands, l’observation est donc cruciale ainsi que la capacité à saisir les moments opportuns, les « kairos » émotionnels. Loin d’être un obstacle dans les ateliers de philosophie, les émotions sont au cœur de la recherche et permettent d’en découvrir un peu plus sur soi, les autres et le monde qui nous entoure.The Conversation

Charlie Renard, Doctorante en Sciences de l'éducation, Université de Nantes

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.