Analyser le travail pour mieux former : quand l’ergonomie rencontre la didactique professionnelle

Publié par Géraldine Body, le 3 juin 2026

Imaginez un instant que vous êtes un détective du travail. Votre mission ? Comprendre pourquoi et comment les conducteurs de tramway font ce qu’ils font. Pas pour les espionner, mais pour mieux les former !
C’est un peu le rôle de l’ergonomie : observer, analyser et décrypter l’activité professionnelle pour en percer les mystères. Mais comment passer de cette analyse à la conception de formations efficaces ? C’est là que la didactique professionnelle entre en jeu. Ensemble, ces deux disciplines transforment l’étude du travail en levier d’apprentissage, notamment pour des métiers comme celui de conducteur de tramway, où chaque geste compte pour la sécurité, la santé et l’environnement.
Et si on vous disait que cette approche peut révolutionner la façon dont on forme les professionnels ?

L’ergonomie : le microscope du travail

L’ergonomie, ce n’est pas juste « adapter le poste de travail pour éviter les maux de dos ». C’est avant tout comprendre l’activité réelle des travailleurs : leurs gestes, leurs prises de décision, leurs astuces, leurs difficultés, leurs raisonnements … et surtout, les concepts organisateurs qui structurent leur action pour la rendre efficiente, c’est-à-dire efficace à moindre coût. Prenons l’exemple des conducteurs de tramway. Leur métier ne se limite pas à conduire un véhicule (au sens de manipuler les commandes de la machine) : il s’agit de maîtriser une multitude de savoir-faire qui permettent d’articuler plusieurs objectifs à la fois en termes de :
- Sécurité : éviter les accidents avec les piétons, les vélos ou les voitures.
- Santé : préserver leur propre bien-être (éviter les troubles musculosquelettiques, gérer la charge mentale).
- Environnement : réduire la consommation d’énergie et l’usure des freins.
- Confort : offrir une conduite fluide et agréable aux passagers.
Ces savoir-faire, souvent incorporés et automatisés sont difficiles à verbaliser mais pourtant essentiels pour conduire un tramway en situation de travail.

La vidéo, un super-pouvoir pour analyser le travail

Pour comprendre les travail des professionnels et identifier les savoir-faire incorporés et automatisés, l’observation "papier-crayon" a ses limites. On ne peut pas tout voir, tout noter, et l’observateur reste subjectif. La vidéo, elle, capture l’activité dans ses moindres détails – gestes, contexte, sons (comme le bruit des freins ou le gong du tramway).
Mais attention ! Filmer ne suffit pas. Voici comment exploiter les vidéos, en s’inspirant de la recherche menée avec les conducteurs de tramway de la SEMITAN :
Quoi filmer ? Des situations clés où les conducteurs doivent articuler plusieurs objectifs en fonction de contraintes et qui posent des difficultés ou sont complexes. Par exemple pour les conducteurs de tramway : éviter les accidents, respecter les horaires, passer avant que le feu ne s’éteigne, respecter la limitation de vitesse, ménager le confort des passagers, assurer la sécurité des passagers etc.
Comment filmer ? Avec un double point de vue : Une caméra fixe pour voir le conducteur et son environnement et une caméra subjective (mini caméra fixée sur le conducteur au niveau de la poitrine ou du front) pour adopter son regard et ses sensations. Quand on débute, avec un smartphone cela fonctionne très bien.
Conseils :

- Attention de ne pas zoomer seulement sur les mains quand on filme des gestes. Tout le corps est embarqué dans l’action. Pensez à varier les angles de vue.
- La personne est libre de commenter ou non ce qu’elle fait au fur et à mesure. On s’abstient de poser des questions pour éviter de perturber la personne filmée sauf si elle engage elle-même la conversation.
Pourquoi ça marche ?

- La vidéo permet de revoir la situation à l’infini, de partager les observations avec d’autres, et de confronter les points de vue – entre formateurs, conducteurs expérimentés et débutants. Un outil idéal pour rendre visibles les savoir-faire incorporés et automatisés.

2 - Les entretiens de confrontation : quand la vidéo devient dialogue

Filmer, c’est bien. Comprendre ce que le conducteur pense en agissant, c’est mieux ! C’est là que les entretiens de confrontation entrent en jeu pour comprendre au-delà de ce que l’on voit. Deux formes d’entretiens peuvent être mis en place pour permettre aux professionnels de parler de leur travail et d’expliquer ce qu’ils cherchent à faire, comment, selon quels principes et règles, en s’appuyant sur quelles informations, etc.
1 – L’auto-confrontation :
Le conducteur regarde sa propre vidéo et commente ce qu’il fait.
Exemple : Un conducteur explique pourquoi il a placé son manipulateur en position neutre : « Là, je suis sur le neutre… J’arrive à 48-49 km/h, et si je laisse faire, je vais presque arriver à 40 sans toucher au manipulateur. Donc, je consomme très peu d’énergie. Je roule sur l’erre. »
2 – L’allo-confrontation :
Un groupe de conducteurs regarde la vidéo d’un collègue et compare les méthodes.
Exemple : Des conducteurs discutent de la manière d’aborder un carrefour : « Moi, là je roule au quart-freinage pour anticiper si une voiture grille le feu à droite. Pas toi ? ».
Ces formes d’entretiens où les échanges s’appuient sur les traces de l’activité réelle en situation de travail, les situations de conduite pour les conducteurs de tramway, permettent de mettre en mots et d’expliciter les concepts organisateurs du travail à transmettre en formation. Pour la conduite de tramway, ils ont permis d’en identifier quatre :
- Rouler sur l’erre : exploiter l’inertie du tramway pour économiser l’énergie, réduire les à-coups et améliorer le confort des passagers en maintenant le manipulateur de commande en position neutre.
- Rouler au quart-freinage : anticiper les freinages pour stabiliser la vitesse et éviter les collisions, tout en préservant les freins et le confort, en plaçant le manipulateur dans le début de sa zone de frein.
- Identifier les carrefours stabilisés : s’assurer que les autres usagers (voitures, piétons) ont bien pris en compte la présence du tramway avant de franchir une intersection.
- Obtenir un accusé de réception : vérifier que les piétons ou les automobilistes ont bien vu le tramway et qu’ils ne vont pas s’engager sur la trajectoire du tramway, sans montrer qu’ils ont été vus.
Grâce à ces méthodes, les variables des situations obligeant à rouler sur l’erre, ou au quart freinage, identifier les carrefour stabilisés et obtenir l’accusé de réception ont été intégrées dans un simulateur avec lequel les conducteurs de tramway apprennent à anticiper les risques (sécurité), à économiser l’énergie (environnement) et à préserver leur santé (en évitant les freinages brutaux ou les postures inconfortables).
Pourquoi ça marche ?

- Ça libère la parole : en voyant l’image, le conducteur se souvient de détails oubliés.
- Ça créé du dialogue : les débats entre pairs révèlent des savoirs partagés et des divergences.
- Ça démystifie l’expertise : même les débutants ont des choses à dire !


L’originalité de la didactique professionnelle c’est de :
✅ Rendre la formation plus concrète et en adéquation avec les situations de travail : on part de ce que les apprenants vivent ou vivront sur le terrain.
✅ Articuler plusieurs objectifs : sécurité, santé, environnement et confort ne sont plus des notions abstraites, mais des savoir-faire intégrés qui participent de la santé et de la sécurité des professionnels.
✅ Préparer aux imprévus : on n’apprend pas juste à appliquer des règles, mais à s’adapter en temps réel. On comprend la règle pour en créer de nouvelles à plusieurs.


Et demain ?

L’alliance entre ergonomie et didactique professionnelle ouvre des pistes pour la formation des conducteurs de tramway :
- Des formations plus inclusives : en identifiant les difficultés réelles des conducteurs, on peut adapter les parcours aux besoins de chacun.
- Des métiers en évolution : avec l’arrivée de nouveaux véhicules ou de nouvelles réglementations, les savoir-faire changent.
- Un dialogue renforcé entre chercheurs, formateurs et professionnels dans le cadre de processus collaboratif de conception de formation comme avec la SEMITAN.

À vous de jouer !

Pour rendre tout ça plus concret, voici un jeu en 3 étapes pour concevoir une formation inspirée de l’ergonomie et de la didactique professionnelle.
Étape 1 : Le terrain ! 🕵️‍♀️
• Mission : Observez un collègue.
• Identifiez une situation clé dans votre métier (ex. : la réparation d’un phare, l’accueil téléphonique d’un client, la réalisation d’un plan sur logiciel 3D, etc.).
• Filmez-la avec un smartphone
Étape 2 : Décrypter les secrets 🔍
• Mission : Organisez un débat pour identifiez les concepts organisateurs (ex. : rouler sur l’erre, quart-freinage) et les variables de situation (ex. : topographie, météo, densité du trafic) qui amènent chacun à agir à sa manière. Comparer sans juger mais en identifiants les avantages et inconvénients des différentes façons de faire. Chercher à comprendre ce que font les personnes, comment, dans quel but, pour quelles raisons et sur quelles informations ils s’appuient pour agir et décider.
• Astuce : Utilisez la méthode du « qu’est-ce que t’as amené à … » plutôt que de demander pourquoi.
« Qu’est-ce qui t’a amené à ralentir ici ? » → « Parce qu’il y avait un piéton près de la voie. » « Qu’est-ce qui t’a amené à choisir cette vitesse ? » → « Pour anticiper son mouvement et éviter de freiner brusquement. »
Étape 3 : Concevoir la formation 🎮
• Mission : Transformez ces découvertes en scénarios de formation.
• Idées :
o Une situation de simulation où le scenario à simuler ressemble à une situation de travail observée et dans laquelle l’apprenant doit mobiliser les concepts identifiés pour réussir.
o Une vidéo interactive où l’apprenant doit commenter l’action qu’il observe pour l’expliquer.
o A partir de la vidéo interactive organiser un débat collectif pour analyser les choix de chacun et partager les bonnes pratiques ou proscrire de mauvaises.

Cet article a été rédigé dans le cadre de la dotation Pulsar des Pays de la Loire, qui soutient les jeunes chercheur·e·s dans leur engagement pour la diffusion des savoirs.