Écrire, lire et enseigner à Bologne à la fin du XVe siècle : l’exemple d’Antonio Urceo Codro (1446-1500)
Publié par Déborah Boijoux, le 8 juillet 2026 1
Article rédigé par Déborah Boijoux (Nantes Université, Laboratoire LAMO - Littératures antiques et modernes / UR 4276)
Bologna « la dotta »
Il suffit de se perdre sous les longs portiques de Bologne (dont la longueur totale avoisine les 40 km dans le centre historique) pour mesurer la richesse culturelle et artistique de cette ville d’Émilie-Romagne, située au nord-est de l’Italie, entre la plaine du Pô et le nord des Apennins.
Reconnue pour sa gastronomie riche et savoureuse, Bologne « la grasse » (la grassa) se distingue aussi par sa couleur rouge (Bologna la rossa, « la rouge »), qui rappelle tout à la fois les briques de ses édifices et l’importance du communisme dans son histoire politique. Mais Bologne est également surnommée la dotta : une cité « docte » et « savante » qui accueille, dès la fin du XIe siècle et le début du XIIe, des écoles de droit réputées, à l’origine de son prestige universitaire. À ces écoles de droit privées, structurées en « sociétés » au sein desquelles les maîtres et docteurs passent contrat avec leurs auditeurs, se substituent progressivement des associations ou « nations » regroupant, d’abord dans un but de soutien, les étudiants en fonction de leur origine géographique.

Le développement de ces nations étudiantes, bientôt appelées universitates scolarium (« ensembles/ communautés d’étudiants »), accompagne ainsi « le passage des écoles privées du XIIe siècle à l’université du XIIIe » (Verger 1999), qui voit apparaître, vers 1260 et à côté des deux universités de droit déjà bien établies, une université d’arts et de médecine dont le rayonnement, à l’échelle de toute l’Europe, ne cesse de s’amplifier, en particulier au XVe siècle où l’apogée de la famille Bentivoglio inaugure, pour Bologne, un « âge d’or » culturel et artistique :

alors que les architectes (parmi lesquels Aristotele Fioravanti) œuvrent à la restauration de la ville (construction de nouveaux palais, assainissement du réseau urbain, etc.) et les peintres (Francesco del Cossa, Ercole de’ Roberti, Lorenzo Costa, Francesco Francia et Amico Aspertini) embellissent l’intérieur des palais et des églises tout en brossant le portrait des personnalités politiques, universitaires et artistiques de la ville, les poètes chantent les louanges de Bologne et des Bentivoglio dont la politique de mécénat rend possible la création artistique. Au cœur de cette effervescence culturelle résonne la voix d’un poète-philologue, également professeur au Studio (« l’Université ») de Bologne, admiré par ses contemporains et par ses héritiers du XVIe siècle, avant d’être marginalisé par la postérité (au moins jusqu’à la moitié du XXe siècle et les travaux d’Ezio Raimondi) : Antonio Cortesi Urceo, dit « Codro ».
Les années de formation
Né à Rubiera (en Émilie-Romagne) le 14 ou 17 août 1446, d’une famille modeste originaire de Lombardie, Antonio Urceo reçoit, dès son plus jeune âge, les leçons de maîtres privés avant de rejoindre Modène pour suivre l’enseignement du poète Gaspare Tribraco de’ Trimbocchi (1439?-1493). Vers 1465, le jeune Urceo découvre la cour ferraraise de Borso d’Este (1413-1471) en même temps que l’école de Battista Guarini (le fils de Guarino Guarini), qui lui transmet sa passion du grec et de l’enseignement. Il y fréquente également les cours de grammaire, d’éloquence et de poétique de Luca Ripa (1431-1508) grâce auquel, vraisemblablement, il obtient, en 1469, sa première charge de professeur, ou « précepteur public des lettres » (publicus litterarum praeceptor), dans la petite cité de Forlì, alors dominée par le seigneur Pino III Ordelaffi (1436-1480), qui le charge aussi, vers 1477, de l’éducation de son fils, Sinibaldo. C’est donc à Forlì qu’Urceo fait ses premières armes en tant que professeur, et c’est à Forlì que s’enrichit sa production poétique, en particulier encomiastique : ses poèmes commémorant la dynastie des Ordelaffi témoignent de la relation d’élection et de confiance qui unit le poète-professeur à son mécène, à tel point que ce serait au cours d’un échange dialogué avec Pino Ordelaffi qu’Urceo aurait adopté, selon son biographe Bartolomeo Bianchini, le surnom de Codro (en latin Codrus), qui renvoie à la figure, proverbiale depuis l’Antiquité, du pauvre lettré (cf. Virgile, Bucoliques V, 11 et VII, 21-26 ; Lucain, VIII, 715-872 ; Martial, III, 15 ; Juvénal, I, 1-2 et III, 203-209). À la mort de Pino III Ordelaffi et de son fils, en 1480, Codro quitte la cité pour Bologne, où il reçoit, sans doute avec l’appui de Battista Guarini (1434-1503), la chaire de grammaire, rhétorique et poétique, le 14 octobre 1482 et, à partir de 1485, l’enseignement des lettres grecques pendant les jours fériés (diebus festis).
Le maître bolonais
Introduit dans la Bologne universitaire d’un Quattrocento florissant, Codro fréquente alors Ange Politien (1454-1494), Alde Manuce (1450?-1515), Pic de la Mirandole (1463-1494), Nicolas Léonicène (1428-1524), Giorgio Valla (1447-1500) et Giovanni Garzoni (1419-1505) – pour ne citer qu’eux ; il admire l’anatomiste et philosophe averroïste Alessandro Achillini (1463-1512), surnommé le « second Aristote », et se lie d’amitié avec Philippe Béroalde l’Ancien (1453-1505). Relecteur (avant publication) des Épigrammes grecques d’Ange Politien et de nombreux textes grecs imprimés par Alde Manuce, Antonio Urceo s’affirme rapidement, pour reprendre la formule d’Ezio Raimondi, comme « il vero grecista dello Studio » (Raimondi 1987) : un helléniste passionné et à l’autorité paradoxale qui ne cesse, dans ses textes, de conjuguer le modèle du professeur, intransigeant et critique, à celui de l’acteur comique ou du vieil ignorant, dans une posture où le goût du jeu (ludus) neutralise toute forme de dogmatisme. Le succès de ses cours et sa personnalité singulière lui ouvrent ainsi les portes de l’humanisme européen (Ventura 2019). Aux côtés des Italiens Philippe Béroalde le Jeune (1472-1518), Bartolomeo Bianchini (XVe-XVIe), Giovanni Battista Pio (1460-1543), Gian Battista Palmieri (XVe-XVIe), Virgilio Porto (XVe-XVIe) et Camillo Paleotti (1482-1517), des étudiants venus de toute l’Europe se joignent aux leçons d’Urceo Codro, parmi lesquels peut-être Nicolas Copernic (1473-1543), lors de son séjour à Bologne de 1496 à 1500, plus sûrement le polonais Andrzej Krzycki (Andreas Cricius – 1482-1537), à Bologne entre 1494 et 1501, le portugais Henrique Caiado (1470-1509), sans doute Michel Trivolis (dit « Maxime le Grec » – 1475-1556), et trois éminents représentants de l’école germanique, Cristoph von Scheurl (1481-1542), Konrad Muth (Mutianus Rufus – 1470-1526) et Thomas Wolf iunior (XVe-XVIe). Si sa réputation attire des humanistes venus de toute l’Europe, Antonio Urceo préfère, quant à lui, ne pas s’éloigner de Bologne – ses lettres nous apprennent juste qu’il est allé à Venise et à Milan – et de Giovanni II Bentivoglio (1443-1508) et de ses fils (Annibale II, Anton Galeazzo, Alessandro et Ermes), dont il fut le précepteur et le poète de cour. C’est d’ailleurs Anton Galeazzo (1472-1525) qui encouragera, à la mort de Codro, le projet d’édition princeps (Bologne, 1502) d’une partie de ses textes latins (à savoir quatorze discours/ sermones d’introduction à ses cours universitaires, dix lettres, deux livres de silves, deux satires, une églogue et un livre de quatre-vingt-dix-sept épigrammes).
« Cinis et manes et fabula fies » (Perse, V, 152 : « tu deviendras cendre, ombre et fable »)

De santé fragile, Antonio Urceo succombe des suites d’une maladie, le 11 février 1500, dans le monastère bolonais du Santissimo Salvatore. Son portrait officiel, réalisé par le peintre bolonais Francia (Francesco Raibolini), est détruit, avec le palais des Bentivoglio, en 1507.
Ainsi dérobée à la postérité, l’image du maître bolonais se voit supplanter par une gravure du XVIIe-XVIIIe siècle, signée par Frans van Bleyswyck et destinée à illustrer le chapitre consacré à Codro par l’écrivain et journaliste Thémiseul de Saint-Hyacinthe, dans ses Mémoires littéraires (1716) : une représentation forcément inexacte et anachronique qui invite, plus que jamais, à se plonger directement dans les écrits d’Antonio Urceo pour retrouver cet « impératif philologique » – que Milad Doueihi appelle de ses vœux à propos des humanités numériques (Doueihi 2011) – qui rythme la voix, humble et passionnée, de ce maître bolonais trop longtemps oublié.
Bibliographie
1. Éditions du XVIe siècle des Opera d’Antonio Urceo Codro
– URCEO CODRO A., In hoc Codri uolumine haec continentur : Orationes, seu sermones ut ipse appellabat, epistolae, siluae, satyrae, eglogae, epigrammata, Bologne, Giovanni Antonio de’ Benedetti, 1502.
– URCEO CODRO A., In hoc Codri uolumine haec continentur : Orationes, seu sermones ut ipse appellabat, Epistolae, Siluae, Satyrae, Eglogae, Epigrammata, Venise, Peter Liechtenstein, 1506.
– URCEO CODRO A., In hoc Codri uolumine haec continentur : Orationes, seu sermones ut ipse appellabat, Epistolae, Siluae, Satyrae, Eglogae, Epigrammata, Paris, Jean Petit, 1515.
– URCEO CODRO A., Opera, quae extant, omnia : sine dubio non uulgarem utilitatem allatura grammaticen, dialecticen, rhetoricen et physica profitentibus, Bâle, Heinrich Petri, 1540.
2. Éditions modernes des Œuvres d’Antonio Urceo Codro
– URCEO CODRO A., Sermones I-IV, CHINES L. et SEVERI A. (éd. et trad.), Bologne, Carocci, 2013.
– URCEO CODRO A., Sermones V-VIII, SEVERI A. et VENTURA G. (éd. et trad.), Bologne, Carocci, 2018.
– URCEO CODRO A., Sermones (IX-XIV) : filologia e maschera nel Quattrocento, con « Vita Codri » di Bartolomeo Bianchini, DANI M. et VENTURA G. (éd. et trad.), Bologne, Carocci, 2021.
– URCEO CODRO A., Epigrammata et Epistulae dans BOIJOUX D., Encomiastique, uarietas générique et philologie à la fin du XVe siècle : édition, traduction et commentaire des Epigrammata et des Epistolae d’Antonio Urceo Codro, t. I et II, thèse de langues et littératures anciennes, ROLET Anne (dir.), Université de Nantes, 2020.
– URCEO CODRO A., Carmina inedita, CINTI F. et VENTURA G. (éd. et trad.), Edizioni di storia e letteratura, Rome, 2023.
– URCEO CODRO A., Supplementum Aululariae dans PLAUTO, La pentola del tesoro, QUESTA C. (introd.) et SCANDOLA M. (trad.), Milan, Biblioteca Universale Rizzoli, 1994.
– URCEO CODRO A., Hesiodi Opera et dies dans LOPEZ ZAMORA J., Antonius Urceus, Hesiodi Opera et dies (Florencia, BNCF, ms. Naz. II.VII.125). Edición crítica. Humanistica Lovaniensia 65, 2016, p. 95-130.
– URCEO CODRO A., Codrus in Plauti Milem Gloriosum et Codrus in Plauti Mercatorem dans BOIJOUX D., « Les commentaires à Plaute du Vat. Lat. 2738 : enquête philologique sur les traces d’Urceo Codro », Studi di Erudizione e di Filologia Italiana, VII, 2018, p. 55-120 (éd. partielle).
3. Bibliographie critique et études d’ensemble (liste non exhaustive)
– BOIJOUX D., Encomiastique, uarietas générique et philologie à la fin du XVe siècle : édition, traduction et commentaire des Epigrammata et des Epistolae d’Antonio Urceo Codro, t. I et II, thèse de langues et littératures anciennes, ROLET Anne (dir.), Université de Nantes, 2020.
– CHINES L., Il Sermo I di Codro: alcune ipotesi interpretative, in Sapere e/è potere. Discipline, dispute e professioni nell’Università medievale e moderna. Il caso bolognese a confronto. Atti del IV° Convegno (Bologna, 13-15 aprile 1989), vol. I, Bologne, Istituto per la Storia di Bologna, 1990, p. 209-220.
– DOUEIHI M., Pour un humanisme numérique, Collection La Librairie du XXIe siècle, Paris, Seuil, 2011.
– RAIMONDI E., Codro e l’Umanesimo a Bologna, Bologne, Zuffi, 1950 (II ed. Bologne, il Mulino, 1987).
– VENTURA G., Codro tra Bologna e Europa, Bologne, Pàtron Editore, 2019.
– VERGER J., Culture, enseignement et société en Occident aux XIIe et XIIIe siècles, Presses Universitaires de Rennes, 1999.
