Démocratisation des plateformes radio logicielles : quel risque pour nos systèmes connectés ?

Publié par Antonio Costanzo, le 21 octobre 2026   1

Il y a vingt ans, émettre et recevoir n’importe quel signal radio exigeait un laboratoire et des équipements coûteux. Aujourd’hui, un boîtier de la taille d’une clé USB suffit. Cette révolution, portée par les radios logicielles (SDR), ouvre des perspectives fascinantes pour la recherche et l’éducation. Elle expose aussi la fragilité de beaucoup d’objets qui nous entourent : voitures, portails, capteurs, GPS.

Une radio, mais définie par un logiciel

Dans une radio classique, chaque fonction (filtrage, modulation, démodulation) est réalisée par des composants électroniques dédiés. Une radio logicielle (Software Defined Radio, SDR) déplace l’essentiel de ces fonctions dans le logiciel. Le matériel se limite à une antenne, un convertisseur analogique-numérique et un processeur. Changer de protocole ou de bande de fréquences revient alors à changer de programme.

Un même appareil peut ainsi écouter la radio FM, suivre le trafic aérien, décoder des images de satellites météo ou analyser les signaux d’un capteur.

Pourquoi parle-t-on de « démocratisation » ?

Trois évolutions ont fait passer la SDR du laboratoire au grand public :

  • Le coût : des récepteurs SDR existent à partir d’une trentaine d’euros, et des émetteurs-récepteurs à quelques centaines d’euros.
  • Les logiciels libres : des outils open source, gratuits et bien documentés, permettent de démarrer en quelques heures.
  • Les communautés : tutoriels, forums et projets d’étudiants et de radioamateurs ont fait chuter la barrière d’entrée.

C’est une excellente nouvelle pour l’enseignement et l’innovation. C’est aussi un changement d’échelle pour la sécurité.

Ce qui change pour la sécurité

Pendant longtemps, la protection de nombreux systèmes sans fil reposait sur une hypothèse implicite : personne ne possède l’équipement pour les écouter ou les imiter. Cette « sécurité par l’obscurité » ne tient plus. Un appareil radio programmable permet notamment de :

  • écouter des communications non chiffrées et analyser le fonctionnement d’un protocole ;
  • rejouer un signal enregistré, si le système ne vérifie pas qu’il est récent ou unique ;
  • brouiller une fréquence en saturant le récepteur avec du bruit ;
  • usurper un signal légitime, par exemple celui d’un satellite de navigation.

Deux histoires de tous les jours

Votre voiture déverrouillée par un signal radio

Dans la plupart des voitures récentes, la clé « mains libres » dialogue en radio avec le véhicule. Les voleurs captent le signal de la clé restée dans l’entrée à l’aide d’un amplificateur d’ondes, puis le relaient ou le reproduisent pour déverrouiller la voiture, sans aucune effraction [3]. Une autre méthode consiste à brouiller l’ordre de fermeture : le conducteur pense avoir verrouillé son véhicule alors qu’il est resté ouvert [3]. Selon France Assureurs, ces vols se font sans effraction visible dans 70 % des cas [4].

Le matériel du voleur n’a pas besoin d’être exotique. Fin 2025, un réseau international a été démantelé : il détournait des enceintes connectées reprogrammées pour qu’elles émettent le signal d’une clé et usurpent ainsi celle de la voiture [5]. C’est à la fois la promesse et le danger de la radio programmable : un même appareil change de rôle en changeant de logiciel.

Le réflexe simple : une pochette anti-ondes (« pochette de Faraday ») empêche de capter ou de reproduire le signal de la clé [5].

Le GPS qui ne répond plus

Le GPS n’est pas qu’un guide pour automobilistes : il sert aussi aux avions, aux bateaux et aux drones. Le brouillage consiste à émettre des signaux radio puissants sur les mêmes fréquences que le GPS, ce qui noie les vrais signaux et empêche les récepteurs de les capter [6]. Plus insidieux encore, le « spoofing » envoie de faux signaux : le récepteur croit alors se trouver à des kilomètres de sa position réelle [7].

Ce n’est plus un sujet de laboratoire. Le 31 août 2025, l’avion de la présidente de la Commission européenne a subi un brouillage GPS lors de son approche de Plovdiv, en Bulgarie ; les autorités bulgares ont pointé la Russie [8]. Entre janvier et août 2025, les perturbations GPS ont été multipliées par treize dans l’espace aérien suédois, et la Lituanie a recensé plus de 1 000 incidents en un seul mois [9]. En 2026, elles atteignent en Pologne un niveau inédit, au point de dérégler de plus en plus souvent la navigation des particuliers [10].

Rassurons-nous sur un point : les pilotes peuvent se passer du GPS et voler en sécurité grâce à d’autres instruments [8]. Mais le risque n’est pas nul, et c’est précisément pour cela que la redondance des systèmes de navigation est essentielle.

Ce que ces deux histoires ont en commun

Dans les deux cas, le système fait confiance à un signal radio simplement parce qu’il « ressemble » au bon. Avec des outils programmables et accessibles, cette confiance naïve ne tient plus. Plusieurs facteurs expliquent cette exposition :

  • les systèmes ont été conçus avant l’arrivée d’outils accessibles ;
  • leur durée de vie est longue : une clé, un capteur ou un récepteur reste en service pendant des années ;
  • leurs ressources sont limitées (énergie, calcul), ce qui complique le chiffrement ;
  • leurs sécurité a souvent été pensée après coup.

Et côté recherche : retrouver d’où vient le brouillage

Détecter qu’un brouillage perturbe un réseau ne suffit pas : encore faut-il savoir d’où il vient. Dans nos travaux [1,2], nous avons étudié des techniques d’apprentissage automatique pour géolocaliser des sources de brouillage dans des réseaux sans fil en intérieur. L’idée est simple à énoncer : si les mêmes outils programmables qui permettent de perturber une liaison radio sont accessibles à tous, la défense doit, elle aussi, devenir plus intelligente et plus automatique.

Une radio logicielle y perturbe volontairement une liaison Wi-Fi, pendant que des instruments mesurent deux grandeurs : le RSSI (Received Signal Strength Indicator), qui indique la force du signal reçu, et le SINR (Signal to Noise plus Interference Ratio), qui indique la qualité de ce signal par rapport aux interférences et au bruit.

Figure 1. Banc expérimental Windows–USRP E312–Mac utilisé pour caractériser une liaison Wi-Fi réelle sous perturbation RF contrôlée. Stage PFE Paolo Vin, dans le cadre du projet PULSAR - Pays de la Loire, France (Project No. 2024–05926)

Comment se protéger ?

Pour les concepteurs de systèmes

  • intégrer le chiffrement et l’authentification dès la conception ;
  • utiliser des mécanismes anti-rejeu (compteurs, horodatage, codes changeants) ;
  • prévoir la détection d’anomalies radio (niveau de bruit inhabituel, signal incohérent) ;
  • garantir un mode dégradé : que se passe-t-il si le signal disparaît ou est faussé ? ;
  • permettre des mises à jour à distance sécurisées.

Pour les utilisateurs

  • ranger la clé de voiture « mains libres » dans une pochette anti-ondes ;
  • installer les mises à jour des objets connectés et changer les réglages par défaut ;
  • ne pas se fier à un seul système (GPS, télécommande) pour les usages critiques.

Un cadre légal à connaître

Recevoir est généralement permis, mais émettre est encadré : l’usage du spectre est réglementé et, en France, l’Agence nationale des fréquences (ANFR) en assure le contrôle. L’importation, la détention et l’utilisation de brouilleurs sont strictement interdites, hors besoins de l’ordre public, de la défense et de la sécurité nationale [11]. Brouiller, même « pour voir », est donc un délit. Expérimenter est possible, mais dans un cadre légal et contrôlé : radioamateurs, laboratoires, enceintes blindées.

Figure 2. Radio logicielle : des usages ouverts à tous, des systèmes parfois exposés et des pistes de protection. Illustration générée par intelligence artificielle, à titre de synthèse.

Conclusion

Les radios logicielles ne sont ni une menace en soi, ni un simple gadget. Elles rendent visible une fragilité qui existait déjà : celle de systèmes qui se fient à un signal sans pouvoir vérifier qui l’a émis. Ce sont aussi des outils précieux pour la défense : mesurer, surveiller le spectre, détecter et localiser un brouillage, tester la robustesse d’un système avant qu’un acteur malveillant ne le fasse. L’enjeu, pour nos voitures comme pour nos systèmes connectés, est de passer de la confiance implicite à la sécurité par conception.

Antonio Costanzo, enseignant chercheur à l’ESAIP (CERADE LAB)

Références

[1] P. Monferran, A. Costanzo, A. Nogueira de São José, J. Villain, V. Deniau, C. Gransart et V. Loscri, « Indoor 1D-Localization of Omnidirectional Power-Modulated Jammers: A Machine Learning Approach With Rapid Database Generation », IEEE Transactions on Electromagnetic Compatibility, 8 décembre 2025. https://ieeexplore.ieee.org/abstract/document/11283060/

[2] P. Monferran, A. Costanzo, A. N. de São José, V. Deniau et C. Gransart, « Machine learning techniques for the geolocalization of jamming sources in indoor wireless networks », 2024 International Symposium on Electromagnetic Compatibility – EMC Europe, IEEE, 2 septembre 2024, pp. 534-539. https://ieeexplore.ieee.org/abstract/document/10722202/

[3] Roole, « Vols de voitures : quelle est la technique redoutable qui prend de l’ampleur ». https://media.roole.fr/quotidien/au-volant/vols-de-voitures-quelle-est-la-technique-redoutable-qui-prend-de-lampleur

[4] Presse-citron, « Auto : mettre les clés de sa voiture dans un micro-ondes, à quoi ça sert et quand est-ce conseillé  ? ». https://www.presse-citron.net/auto-mettre-les-cles-de-sa-voiture-dans-un-micro-ondes-a-quoi-ca-sert-et-quand-est-ce-conseille/

[5] Journal du Geek, 13 novembre 2025, sur les enceintes Bluetooth reprogrammées pour ouvrir des voitures. https://www.journaldugeek.com/2025/11/12/cest-quoi-ces-enceintes-bluetooth-reprogrammees-qui-ouvrent-votre-voiture-en-moins-de-deux-minutes/

[6] Air Journal, « Info pratique : pourquoi le “spoofing” (brouillage GPS) est un danger pour l’aviation ». https://www.air-journal.fr/?p=259983

[7] Futura, « Des avions de ligne sont désorientés par une attaque GPS ». https://www.futura-sciences.com/tech/actualites/guerre-futur-avions-ligne-sont-desorientes-attaque-gps-cest-tres-inquietant-109487/

[8] Futura, « Le brouillage GPS qui a touché l’avion d’Ursula von der Leyen ». https://www.futura-sciences.com/tech/actualites/guerre-futur-brouillage-gps-touche-avion-ursula-von-der-leyen-ressemble-etrangement-signature-connue-125137/

[9] L’Essentiel de l’éco, « Défense : Thales veut gagner la guerre électronique ». https://lessentieldeleco.fr/6820-defense-thales-veut-gagner-la-guerre-electronique/

[10] Euronews, 25 août 2026, « Smartphones, drones et navires désorientés : le GPS déraille en Pologne ». https://fr.euronews.com/2026/08/25/smartphones-drones-et-navires-desorientes-le-gps-deraille-en-pologne

[11] ANFR, fiche « Un brouilleur de GPS ne bloque pas que votre propre GPS ». https://www.anfr.fr/fileadmin/mediatheque/documents/Nouvelle-Caledonie/fiche-brouilleur-GPS-NC.pdf