Paraobjets: pour une histoire des savoirs par les marges des collections
Publié par José Beltrán, le 2 juin 2026 1
L’histoire au musée
Les historiennes et les historiens n’ont peut-être jamais autant réfléchi à la matérialité des savoirs. Elles et ils nous ont fait comprendre dans les dernières décennies que les sciences ne sont pas tant une affaire de grandes idées tombées du ciel que de gestes patients et d’instruments fragiles. Cela reste un défi au niveau des méthodes. Forgée dans l’interprétation des textes, la recherche historique cherche de plus en plus à mobiliser des artefacts comme sources. Mais un type d’objet nous résiste plus que les autres : les spécimens naturalistes. Que faire, en historienne et en historien, d’un singe empaillé, d’une fougère desséchée, d’un poisson en bocal ou d’en os fossile ? Qu’en faire lorsque ces objets anciens, certes, mais conservés par leur valeur pour les sciences naturelles actuelles plutôt que par leur dimension historique ? Comment nous repérer, en historiennes et en historiens, dans les musées d’histoire naturelle comme nous le faisons dans les archives ?
Un projet PULSAR soutenu par le CNRS et la Région Pays de la Loire a abordé ces questions en étudiant un pan patrimonial souvent délaissé mais fondamental pour comprendre les vies historiques des spécimens anciens : le « patrimoine périphérique », c’est-à-dire les artefacts qui entourent les spécimens (bocaux et caisses, matériaux d’emballage et de montage, étiquettes et inscriptions, vitrines et socles). J’ai proposé le néologisme de « paraobjets » pour nommer ces dispositifs.[1]

L’entour des objets
Les paraobjets sont des artefacts qui encadrent, tant sur le plan matériel que sémantique, les objets principaux au cœur des efforts de conservation d’un musée. Pensez aux cadres dans un musée d’art ou aux vitrines dans un musée d’anthropologie. Dans les collections d’histoire naturelle, cela inclut les dispositifs utilisés pour l’exposition, le stockage, l’identification, la conservation et le transport des spécimens, tels que les armoires, les étagères, les socles, les boîtes, les flacons, les lames de verre, les enveloppes, les matériaux d’emballage, les structures de montage et le papier, les étiquettes, les étiquettes volantes ou les fils métalliques. Ils peuvent être contemporains ou non de la collecte des objets principaux, car ceux-ci ont souvent été recyclés au fil du temps par des naturalistes, des collectionneurs et des conservateurs, et ont ainsi été associés à de nouveaux paraobjets et, par là même, à de nouvelles significations. Les paraobjets peuvent également faire l’objet ou non de mesures de conservation spécifiques, telles que l’enregistrement, l’inventaire et la documentation — et il arrive trop souvent que des paraobjets historiques de moindre importance, qui n’étaient pas initialement destinés à être conservés, tels que des enveloppes ou des feuilles de journaux utilisées pour emballer des échantillons, passent entre les mailles du filet des protocoles de conservation actuels.
Je tire ce néologisme de celui de « paratextes », inventé par Gérard Genette dans les années 1980.[2] Alors que Genette s’intéressait principalement aux aspects linguistiques des œuvres littéraires, les historiennes et les historiens du livre se sont approprié le concept pour développer des approches sophistiquées de la matérialité de l’imprimé. Entre leurs mains, les éléments accompagnant et encadrant les textes, qu’ils soient narratifs ou non (des pages de titre, des textes de quatrième de couverture et des dédicaces à la typographie, à la mise en page, aux index et aux accessoires graphiques) sont devenus des indices permettant d’étudier la pluralité des pratiques et des acteurs impliqués dans la fabrication de l’imprimé.
Comme les paratextes pour les textes, les paraobjets offrent une clé (parfois la seule) pour retracer les contextes (politiques, sociaux, intellectuels, économiques, culturels) dans lesquels les objets ont été recueillis et ceux par lesquelles ils ont circulés au fil du temps et des espaces. Ils mettent en lumière l’historicité des objets – c’est à dire le fait que les spécimens ont une histoire. Une pierre précieuse ou un herbier ne sont pas des simples fragments de nature, mais des artefacts dont la production et la transmission à nos jours sont le produit de gestes concrets.

Les marges du patrimoine naturaliste
De manière encore plus évidente que les paratextes, les paraobjets ouvrent aussi un espace de réflexivité méthodologique sur la place de la recherche historique dans les musées. Ils permettent aux historiennes et aux historiens de mieux appréhender des modes de conservation qui leur sont généralement peu familiers, mais qui n’en façonnent pas moins la manière dont ces chercheurs peuvent accéder aux spécimens et les interroger en tant que sources historiques. À l’inverse, cela nous aide à réfléchir à la manière dont la recherche historique peut contribuer à redéfinir les protocoles de conservation afin de mieux rendre compte de l’historicité des collections des musées d’histoire naturelle.
Le temps presse pour les étudier. Souvent considérés comme des curiosités sans valeur biologique ou comme des accessoires destinés à être remplacer par des dispositifs plus performants, les paraobjets dans les musées d’histoire naturelle sont rarement inventoriés. Les protocoles pour leur conservation font souvent défaut, ce qui rend leur statut légal et patrimonial pour le moins ambigu. Dans les musées d’histoire naturelle, les étiquettes et les cartouches sont souvent indispensables pour identifier et retrouver les objets, mais c’est moins le cas pour des objets plus modestes tels que les boîtes et les matériaux d’emballage. La numérisation et le manque d’espace de stockage nous obligent à penser rapidement et sérieusement à ce qui se perd lorsque les collections sont remaniées. Et c’est là que la mise en avant de la valeur des paraobjets pour la recherche historique peut nous aider à mieux préserver non seulement ces artefacts eux-mêmes, mais aussi la dimension historique du patrimoine naturaliste au large.
Le Projet « Paraobjets: une histoire des savoirs par les marges du patrimoine naturaliste » a permis de réunir, au sein du laboratoire Temps, mondes, sociétés (TEMOS, UMR 9016 : https://temos.cnrs.fr/), une équipe de spécialistes en histoire, en ethnographie et dans la conservation et la restauration du patrimoine naturaliste, provenant de la France, de l'Espagne, de l'Argentine, des États Unis, du Royaume Uni et de l'Allemagne pour analyser les possibilités et les défis que ces artefacts périphériques posent à l'histoire et à la conservation des collections naturalistes. Le projet a permis notamment une réunion de travail en collaboration avec le Museo nacional de ciencias naturales pour la préparation d'un numéro spécial de revue.
[1] Le projet « Paraobjets: une histoire des savoirs par les marges du patrimoine naturaliste » a été porté entre 2024 et 2026 par José Beltrán, chargé de recherches du CNRS au laboratoire TEMOS UMR 9016, sur son site de Le Mans Université.
[2] Gérard Genette, Seuils (Paris: Le Seuil, 1987). Genette à d’abord mentionné le terme paratexte dans Palimpsestes. La littérature au second degré (Paris: Le Seuil, 1982). Le premier à l’utiliser, pourtant, mais avec un trait d’union, semble être Thomas Clayton dans “Aristotle on the Shakespearean Film: Or, Damn Thee, William, Thou Art Translated,” Literature/Film Quarterly 2, no. 2 (1974), 183–9.
