Quand les enfants sont du voyage : Lady Annie Brassey (1839-1897) et le tour du monde en famille

Publié par Anne-Florence Quaireau, le 26 mai 2026

Lorsqu’on pense aux voyageuses britanniques du XIXe siècle, on se représente bien volontiers une vaillante aventurière en jupon, l’ombrelle à la main, bravant seule les dangers sur des routes inexplorées de l’Asie ou de l’Afrique, telles Isabella Bird ou Mary Kingsley. Et c’est bien normal puisque c’est ce type de profils exceptionnels que la critique a mis en avant. Malgré l’essor du récit de voyage féminin britannique comme phénomène éditorial dans les années 1820-1830, il a fallu attendre les années 1990 pour que le champ des études viatiques, en pleine constitution, s’intéresse à ce corpus spécifique (Foster, 1990 ; Mills, 1991). Cette entreprise de redécouverte des voyageuses, menée à la faveur de la deuxième vague du féminisme, a eu tendance à se focaliser sur des figures exceptionnelles (en particulier des femmes voyageant seules), qui ont éclipsé d’autres profils, pourtant moins minoritaires.  Mon nouveau projet de recherche vise à mettre en lumière l’existence d’autres voyageuses jusqu’à présent éclipsées, en m'intéressant aux écrits de mères voyageant avec enfants, et à analyser comment maternité et voyage s’articulent. Comment la présence des enfants influence-t-elle les modalités de leur voyage ? Quel impact a-t-elle sur le récit de cette mère voyageuse ?

Grâce au soutien de l'Université d'Angers et de la région Pays de la Loire (PULSAR 2024-2026),  j'ai pu lancer ce nouveau chantier en menant une première étude de cas approfondie, celle des récits de voyage maritime d’Annie Brassey (1839-1887). De juillet 1876 à mai 1877, Annie Brassey accompagna son mari Thomas Brassey et leurs quatre enfants dans un tour du monde en yacht, qu’elle raconta dans A Voyage in the Sunbeam. Our Home on the Ocean for Eleven Months (1878). Le succès retentissant de leur tour du monde et du récit de Brassey (l’ouvrage connut huit éditions l’année de sa parution et il fut traduit en de nombreuses langues) ouvrit la voie à d’autres périples familiaux et récits de cette mère voyageuse suivant le même modus operandi : Sunshine and Storm in the East, or Cruises to Cyprus and Constantinople (1880), In the Trades, the Tropics and the Roaring Forties (1884), et The Last Voyage to India and Australia on the Sunbeam (1889), publié de manière posthume après la mort en mer de l’autrice. Malgré leur succès du vivant de Brassey, ces textes, en eux-mêmes et pour eux-mêmes, n’ont jusqu'à présent fait l’objet d’aucune analyse littéraire et culturelle, pas plus que son statut de mère dans le voyage, ou la présence des enfants dans ce tour du monde maritime. Comment Brassey concilie-t-elle la tradition littéraire du récit de voyage maritime et les attentes culturelles britanniques envers la maternité et le rôle des enfants dans la famille ?

L’étude du récit de voyage, intrinsèquement interdisciplinaire, s’est toujours située à la croisée des études littéraires, historiques et culturelles. Mes travaux s’inscrivent ainsi dans ces disciplines, au croisement des champs émergents des « motherhood studies » (études de la maternité) et des « childhood studies » (études de l’enfance). Je m’appuie également sur la culture matérielle pour l’étude de ces récits maritimes, le bateau et son mobilier constituant un élément à part entière du voyage et de sa construction ou mise en récit, en tant que dispositif signifiant. La culture matérielle peut révéler beaucoup de choses non dites ou écrites. Ainsi, la figure de proue du yacht des Brassey représente leur fille Constantine Alberta Brassey, décédée de la scarlatine en 1873, et le navire fut baptisé « Sunbeam » en son hommage. Cet encodage du mode de transport brouille la distinction entre le voyage comme mode masculin, d’un côté, et de l’autre côté la famille, notamment les enfants, comme point fixe d’attache.

Dans le cadre de mon projet PULSAR, j'ai pu me rendre le mois dernier à la Huntington Library (États-Unis) qui détient les 5616 photographies rassemblées en 70 albums que les Brassey détenaient et qui témoignent de leurs différents voyages, afin d’étudier la présence des enfants dans ces photographies.

Lady Annie Brassey Photograph Collection, The Huntington Library, San Marino, California

J’étudie dans quelle mesure la présence de ces enfants transforme les modalités du voyage, mais aussi et surtout comment la figure de l'enfant pénètre la littérature de voyage, dont il a longtemps été exclu. Je travaille actuellement sur un article qui montre comment le récit de Brassey remet en jeu la définition même du voyage, et par-là même d'une certaine conception du monde, projet familial et projet impérial se fondant jusqu'à se confondre.

Dans le cadre de cette réflexion sur les enfants et le voyage, j'ai par ailleurs organisé avec mon collègue Tom Williams un colloque sur le sujet : "Quand les enfants voyagent: Histoires, expériences et représentations des enfants voyageurs", qui va également donner lieu à une publication.