Co-construire la prévention et réduction des risques de demain avec les étudiants à l'université : Le projet CapturUSE

Publié par Julie Arsandaux, le 8 juin 2026

Les étudiants constituent une population particulièrement concernée par les consommations de substances. Celles-ci répondent à des motivations variées et s’inscrivent dans des contextes multiples, mais restent encore insuffisamment documentées par la recherche. Mieux comprendre ces pratiques est pourtant une étape essentielle pour développer des actions de prévention adaptées à leurs réalités.

Pour relever ce défi, le projet présenté dans cet article a fait le choix d’une démarche collaborative originale : associer des étudiants non seulement comme participants, mais aussi comme partenaires de recherche. Cette approche permet d’enrichir la compréhension des enjeux étudiés en croisant les savoirs scientifiques et les savoirs issus de l’expérience étudiante.

Cet article est lui-même le reflet de cette collaboration. Co-écrit par Julie Arsandaux, maîtresse de conférences en psychologie au LPPL (Nantes Université) et responsable scientifique du projet, et Lisa Bourdon, étudiante partenaire de recherche impliquée dans le projet depuis plusieurs mois, il propose un regard croisé sur cette expérience. Tout au long du texte, les témoignages de la chercheuse et de l’étudiante viendront éclairer les différentes étapes du projet, ses apports, ses questionnements et les enseignements tirés de cette aventure de recherche participative.

 

1/ Genèse du projet - Justification scientifique et sociétale

La vie étudiante n’est pas étrangère à la surconsommation d’alcool, ou « binge drinking », et à la consommation de cannabis ou autres substances. Les dangers de l'usage de drogues chez les jeunes sont régulièrement évoqués dans les médias et les campagnes de prévention. Mais, au fond, que savons-nous réellement des consommations chez les étudiants ?

Peut-on réellement classer les étudiants en catégories distinctes : ceux qui boivent de l'alcool, ceux qui consomment du cannabis, ceux qui utilisent d'autres substances ? La réalité est souvent bien plus complexe. Un même étudiant peut expérimenter ou consommer plusieurs substances au cours de sa vie, voire au cours d'une même période. Certaines études estiment ainsi qu'environ 17 % des étudiants présentent des situations de polyconsommation (Steinhoff A, 2022).

Et tous les consommateurs d'une même substance se ressemblent-ils vraiment ? Il nous faut prendre en compte les schémas variés de consommation existant, du fumeur de cannabis occasionnel en cadre festif, à l'usager de substance dans sa vie courante, en passant par les étudiants ayant recours à celle-ci pour des raisons de souffrance physique ou psychique. Les contextes, les motivations, les risques et les besoins d'accompagnement sont alors très différents. Dès lors, les messages de prévention ou les stratégies de réduction des risques devraient-ils être les mêmes ?

Un autre constat interroge également. La recherche s'intéresse principalement à quelques substances bien connues, comme l'alcool, le cannabis ou le tabac. Pourtant, d'autres produits sont aussi consommés par les étudiants et restent beaucoup moins étudiés. C'est le cas, par exemple, de la cocaïne, des psychédéliques, du protoxyde d'azote, des nouveaux produits de synthèse (NPS), du CBD ou encore de certains médicaments utilisés en dehors de leur cadre thérapeutique. Leurs contextes d'usage, leurs motivations de consommation et les risques qui leur sont associés sont encore parfois mal compris.

Or, sans une meilleure connaissance de l'ensemble de ces pratiques, il devient plus difficile de construire des actions de prévention adaptées ou de proposer un accompagnement répondant réellement aux besoins des étudiants. Comprendre les différents schémas de consommation est donc un enjeu majeur, aussi bien pour la recherche que pour la prévention.

Autant de questions qui ont conduit Julie Arsandaux, à repenser la manière d'étudier ces phénomènes. Selon elle, comprendre les consommations étudiantes nécessite de dépasser les catégories habituelles et de s'intéresser aux parcours réels, aux contextes de vie et aux expériences vécues par les étudiants eux-mêmes.

Pour répondre à ces questions, Julie décide de monter une équipe un peu différente de celles que l'on voit habituellement dans la recherche. Son idée est simple : si l'on veut mieux comprendre les réalités étudiantes, pourquoi ne pas travailler directement avec les étudiants ? Au lieu de les solliciter uniquement pour répondre à des questionnaires ou participer à des entretiens, elle leur propose de prendre part à la réflexion tout au long du projet. Une équipe est alors constituée en septembre 2025, avec autant d'étudiants que de chercheurs.

Ce choix permet de réunir deux regards complémentaires. Les chercheurs apportent leurs méthodes et leurs connaissances scientifiques. Les étudiants, eux, apportent leur vécu étudiant, leur compréhension des codes, des pratiques et des réalités de la vie étudiante. Ensemble, ils peuvent poser des questions différentes, repérer des angles morts et construire une recherche plus proche de ce que vivent réellement les étudiants

C'est pour éclairer ces questions et combler ces zones d'ombre que le projet CapturUSE est né, avec l'ambition de produire des connaissances qui ne restent pas dans les laboratoires, mais qui contribuent concrètement à rapprocher la science des réalités étudiantes et des enjeux de société.

 

2/ Le projet CapturUSE, un projet de 4 ans, mais qui va servir à quoi ?

Le premier objectif consiste à mieux comprendre les consommations de substances chez les étudiants. Il s'agit d'identifier les produits consommés (alcool, tabac, cannabis, médicaments détournés de leur usage, stimulants, psychédéliques, entactogènes, entre autres) mais aussi de comprendre les circonstances dans lesquelles ces consommations ont lieu.

En effet, consommer une substance lors d'une soirée entre amis, seul chez soi, pour gérer son stress, améliorer ses performances académiques ou faciliter les interactions sociales ne renvoie pas aux mêmes réalités ni aux mêmes enjeux. Au-delà des substances elles-mêmes, le projet cherche donc à mieux comprendre les contextes, les motivations et les habitudes de consommation.

L'objectif est également d'identifier différents profils ou schémas de consommation. Il peut s'agir, par exemple, du binge drinking, de situations de polyconsommation, ou encore de l’association de plusieurs substances entre elles pour en renforcer certains effets ou en atténuer d'autres.

Mieux comprendre ces schémas permettra d'identifier plus précisément les risques qui leur sont associés et de développer des actions de prévention davantage adaptées aux réalités vécues par les étudiants.

C'est d'ailleurs le deuxième grand objectif du projet : contribuer à construire des stratégies de prévention plus pertinentes. Les messages et les actions de prévention ne peuvent pas être les mêmes pour tous les étudiants ni dans toutes les situations. Les connaissances produites par CapturUSE pourraient ainsi aider à mieux cibler les interventions, qu'il s'agisse d'actions menées dans des contextes festifs ou d'initiatives proposées sur les campus lors de périodes particulièrement stressantes, comme les examens.

Le troisième objectif du projet est de construire un outil de recueil de données mieux adapté aux étudiants que ceux qui existent aujourd’hui. À partir des résultats de CapturUSE, l’idée est de proposer un questionnaire qui dépasse la simple mesure des fréquences de consommation, en intégrant aussi les situations dans lesquelles ces usages ont lieu. Cet outil permettra ainsi de mieux prendre en compte la diversité des contextes de consommation chez les étudiants, et servira de base pour de futures recherches afin de produire des données plus précises et plus utiles pour comprendre ces réalités.

 

3/ Ok... mais concrètement on collabore comment entre étudiants et chercheurs ?

Mais concrètement, comment chercheurs et étudiants collaborent-ils au quotidien ? Pour le découvrir, suivons Lisa dans les coulisses du projet CapturUSE, au laboratoire LPPL.

Étape 1 : recruter une diversité de profils étudiants

L'équipe de recherche, composée de chercheurs, d'une doctorante et de stagiaires, est déjà en place. Tous les six mois, elle est rejointe par une dizaine d'étudiants partenaires de recherche.

L'objectif est de réunir une diversité de profils, de filières et d'expériences afin de multiplier les points de vue et de rester au plus près des réalités étudiantes.

Étape 2 : construire ensemble les règles du projet

Une première rencontre permet aux étudiants et aux chercheurs de définir collectivement le fonctionnement de la recherche participative.

Organisation des réunions, répartition des rôles, besoins de chacun, prise de décision : tout est discuté. Les étudiants ne sont pas seulement consultés. Ils participent pleinement aux réflexions et aux décisions du projet, au même titre que les chercheurs.

Étape 3 : apprendre à travailler en équipe

Une fois intégrés au projet, les étudiants découvrent le fonctionnement de la recherche scientifique et prennent en main leurs premières missions.

Cette phase est aussi l'occasion de construire une cohésion de groupe indispensable pour aborder sereinement des sujets sensibles comme les consommations de substances ou le vécu étudiant. Un travail similaire est mené avec l'ensemble de l'équipe afin que chacun puisse exprimer ses attentes et ses besoins.

Étape 4 : faire vivre la recherche au quotidien

Le travail s'organise ensuite autour d'un rythme mensuel.

La veille de chaque réunion plénière, une pré-réunion rassemble les étudiants partenaires et les organisateurs du projet (Julie la responsable du projet et Laurine la doctorante). Ce temps permet d'avancer sur les missions en cours, d'échanger entre étudiants et de préparer les discussions avec les chercheurs.

Comme l'explique l'une des étudiantes partenaires :

« Cette réunion nous sert à avancer sur nos missions. Par exemple, sur cette vague, nous travaillons sur la stratégie de recrutement d'autres étudiants pour les prochaines vagues. C'est aussi un temps de partage entre étudiants qui renforce notre confiance mutuelle et aide ensuite lorsque l'on parle avec les chercheurs de nos points de vue. J'apprécie beaucoup ce moment de partage ! »

Le lendemain, toute l'équipe se réunit. Les avancées sont présentées et les décisions sont discutées collectivement. Qu'il s'agisse de choisir les mots-clés utilisés pour rechercher des articles scientifiques, de sélectionner des bases de données ou de réfléchir à l'interprétation des résultats, chaque point de vue est pris en compte.

Les étudiants contribuent également à différentes missions, comme la pré-classification des substances selon leurs effets ou leurs contextes de consommation, ou encore le recrutement des futurs étudiants partenaires de recherche.

Étape 5 : transmettre et renouveler les idées

Chaque vague dure environ six mois et comprend quatre réunions plénières ainsi que quatre pré-réunions.

À son terme, une nouvelle vague d'étudiants est recrutée. Une partie des étudiants poursuit l'aventure tandis que de nouveaux participants rejoignent l'équipe. Cette organisation permet à la fois d'assurer la continuité du projet et de faire émerger régulièrement de nouvelles idées, de nouveaux points de vue et de nouvelles expériences.

Une nouvelle étape de la recherche peut alors commencer.

 Ce que les étudiants retiennent de l’aventure CapturUSE

  • « S'engager dans CapturUSE a été une belle opportunité devenir acteur d'un projet de recherche. J'ai apprécié les échanges, la réflexion collective et le fait de pouvoir apporter ma contribution à une étude qui cherche à mieux comprendre et améliorer les réalités étudiantes. J’ai trouvé particulièrement enrichissant de pouvoir échanger avec des chercheurs Cette expérience a renforcé mon intérêt pour la recherche et le travail collaboratif. »
  • « Participer au projet de cette manière m’a permis de mieux comprendre le travail de chercheur et le cadre dans lequel ça se passe. J’ai pu gagner des compétences qui me permettrons de continuer dans la recherche après mon master avec plus de facilité. C’est vraiment une expérience très enrichissante et qui prend vraiment en compte le point de vue des étudiants. C’est vraiment passionnant de travailler avec cette équipe »
  • « Cette expérience m’a permis de rencontrer de nouvelles personnes et d’élargir ma manière de percevoir et de réfléchir. J’ai compris que nous n’avons pas toujours les mêmes points de vue, et que la richesse vient justement de la possibilité d’en discuter ensemble. Il n’y a pas de “bonnes” ou de “mauvaises” réponses : l’essentiel est d’être en capacité de réfléchir collectivement pour déterminer ce qui semble le plus pertinent. »

 

Le regard des chercheurs sur cette démarche participative

  • Julie : « Après l’enthousiasme et la joie d’obtenir un financement à la hauteur de nos ambitions pour ce projet, est venue la phase plus opérationnelle où l’on confronte nos idées de départ (embarquer dans une même équipe des chercheurs et des étudiants pour penser autrement et apporter un éclairage plus pragmatique sur les consommations des étudiants) à la réalité du calendrier universitaire, avec des étudiants dispersés sur plusieurs campus et des chercheurs submergés par leurs tâches d’enseignement et de recherche. Finalement, nous nous retrouvons tous les mois avec l’envie de découvrir qui a ramené de bons gâteaux ou un bon cidre maison, et je suis toujours positivement surprise par la richesse de nos échanges et l’implication de tous. Merci à tous les chercheurs et les étudiants qui ont enrichi et continu d’enrichir ce projet. »
  • Laurine : « Je pense que la recherche participative est nécessaire et bénéfique pour le projet. Surtout que l'on a de la chance, nous avons recruté de super profils [...], avec beaucoup de connaissances sur le sujet de base, au-delà du savoir expérientiel. Et puis les profils sont variés, donc il y a aussi ce côté « rassurant » dans le sens où on se dit qu'on va au plus près de la population étudiante »

 

4/ Vers une recherche plus participative à l’université : documenter l’expérience du projet CapturUSE

Après plusieurs mois d'immersion, de rencontres et de réflexion collective, une question demeure : que nous apprend cette expérience de recherche participative ?

Pour y répondre, une étude est menée en parallèle du projet CapturUSE. Son objectif est d'identifier les points forts de cette démarche, mais aussi les défis à relever pour faciliter la mise en œuvre de futurs projets associant des étudiants à la recherche.

Au-delà du projet lui-même, l'ambition est plus large : mieux intégrer les étudiantes et les étudiants dans les recherches qui les concernent. Cette évaluation permettra de mieux comprendre les conditions d'une collaboration réussie entre chercheurs et étudiants, de recueillir les ressentis de chacun et de proposer des pistes concrètes pour développer ce type d'approche dans d'autres projets.

Les premiers retours recueillis auprès des étudiants partenaires de recherche et des chercheurs sont particulièrement encourageants.

 

 

Source :

Steinhoff A, Bechtiger L, Ribeaud D, Eisner MP,

Quednow BB, Shanahan L. Polysubstance Use in Early Adulthood: Patterns and

Developmental Precursors in an Urban Cohort. Frontiers in Behavioral

Neuroscience [Internet]. 2022 [cited 2023 Oct 3];15. Available from: https://