Enseigner l'esprit critique à travers les sciences, un vrai défi !

Publié par Terre des Sciences, le 4 février 2026   1

Associer les sciences dures à la formation de l'esprit ne va pas toujours de soi. L'enjeu est cependant important, tant pour la formation des enseignants, des futurs chercheurs que des citoyens.

Article écrit par Marie Frumholtz, journaliste, dans le cadre de sa résidence à Terre des Sciences.

« L’esprit critique est davantage associé par nos répondants aux humanités qu’aux sciences exactes », affirme Michel Dubois, sociologue et membre du comité scientifique du baromètre de l’esprit critique (dans une interview publiée par Sorbonne Université). Cela tient d'abord à la manière dont sont enseignées les sciences aujourd'hui, dans le secondaire, comme dans le supérieur. « La formation des enseignants en matière de pédagogie laisse peu de place à la question de la transmission aux élèves d'une vision critique de l'enseignement qui leur est donné. On ne va jamais déstabiliser l'élève en lui disant ''à toi de remettre en cause ce qu'on t'apprend'' », relèvent Frédéric Decremps, directeur du master de physique fondamentale et applications à Sorbonne Université, et Mehdi Khamassi neuroscientifique.

S'approprier la démarche scientifique

Tous deux ont durant plusieurs années mené l'UE ''démarche scientifique et esprit critique'' à destination d'étudiants de licence 1 PCGI (physique, chimie, géosciences, ingénierie) de l'université parisienne (l'UE a depuis été suspendue, faute d'heures suffisantes d'enseignement accordées). « Nous prônons l'enseignement par le faire », déclarent-ils. Leurs étudiants avaient ainsi des projets de recherche à réaliser pour s'approprier la démarche scientifique et exercer leur esprit critique. « Pour de plus en plus d'étudiants, la distinction entre une connaissance scientifique et une croyance ou une opinion est floue. Nous tâchions de leur faire comprendre le rôle du chercheur dans la production de connaissances et les usages de ces connaissances dans la société », expliquent-ils.

Il en va de même pour l'association l'Arbre des Connaissances, qui a développé, entre autres, deux programmes. D'abord, ''Les apprentis chercheurs'' qui offre la possibilité à des élèves de 3e et des lycéens de s'immerger dans un laboratoire pour mener un projet de recherche accompagnés par des chercheurs. Ensuite, son programme ''Jouer à débattre'' qui permet aux participants de prendre part à un débat d'actualité à travers un jeu de rôle. « Ces démarches amènent les jeunes à intégrer le questionnement et le doute dans le processus de production de la connaissance et la façon dont l'information leur parvient, ainsi qu'à aller vers le compromis dans l'intérêt général », relate Vanessa Berthomé, directrice de L'Arbre des Connaissances.

Une notion difficile à appréhender

La notion d'esprit critique reste cependant complexe. « Elle recouvre à la fois les représentations des sciences qu'ont les élèves, mais aussi des compétences qui relèvent de l'investigation et de l'argumentation, comme être ouvert à d'autres points de vue, chercher à être précis, multiplier les sources et savoir analyser, comparer, etc. C'est complexe et tentaculaire », insiste Manuel Bächtold, professeur des universités et directeur de l’Observatoire de la transformation pédagogique de l’université de Montpellier. Magali Kitzmann, présidente de l'association L'Arbre des Connaissances et chargée de recherche hors classe au CNRS (laboratoire LaPsyDe), rappelle également que ce sont les « sciences humaines qui évaluent les dispositifs de médiation scientifique », ce qui renforce cette vision des sciences éloignées de l'esprit critique.

La position des chercheurs est aussi à interroger. « Notre langage mathématique peut donner l'illusion d'une connaissance parfaite. En sciences humaines, sur une notion comme le ''temps'', il y a autant de réponses que de philosophes, ce qui amène une vision critique de chacune des pensées. Il faut casser cette idée que les sciences dures correspondent à une vérité irréfutable », insistent Frédéric Decremps et Mehdi Khamassi. Cette déconstruction des clichés autour des sciences doit aussi concerner les procédés de recherche. « Il faut s'attaquer au ''mythe de la méthode scientifique unique''. Il ne s'agit pas seulement de formuler une hypothèse, de la tester par une expérience et de conclure en la validant ou non. Cette vision réduit la richesse des pratiques scientifiques qui font aussi appel à l'imagination et à la créativité. La science n'est pas le fait d'un génie isolé, mais émerge de débats collectifs », insiste Manuel Bächtold.

Former des citoyens

L'objectif est donc de ne pas véhiculer une image trop rigide des sciences. « On rejoint ici l'épistémologie, une branche de la philosophie qui étudie le statut des connaissances scientifiques, leurs limites, leur portée et la manière dont elles sont construites. Cela ne va pas de soi de la transposer dans le champ de l'enseignement des sciences, pourtant c'est essentiel », ajoute encore Manuel Bächtold. Il ne s'agit en effet pas seulement de former des élèves, mais des citoyens qui vont devoir se positionner sur des enjeux importants comme les énergies nucléaires, l'interdiction des pesticides, etc. Face aux fake news et autres théories du complot, la solution n'est pas d'opposer un « discours ''scientiste'' comme le font certains politiques qui suggèrent que les ''vraies'' informations sont données par la science et ne sont pas discutables », avertit-il.

« L'idéal serait que chaque citoyen dispose d'un même socle commun de connaissances pour développer ensuite son esprit critique et ainsi favoriser un égal accès aux sciences et aux connaissances. La pandémie de Covid-19 a bien montré cette disparité des connaissances dans la population », appuie Vanessa Berthomé. Favoriser l'esprit critique passe donc aussi par une approche transdisciplinaire, autrement dit un dialogue entre toutes les disciplines scientifiques. Mais cela ne peut fonctionner que si « on crée des conditions pour que les personnes acceptent la complexité des démarches scientifiques et de penser contre elles-mêmes », avertissent Frédéric Decremps et Mehdi Khamassi. Ces objectifs impliquent ainsi de viser un éveil de l'esprit critique tout au long de la vie d'un citoyen et pas seulement durant son éducation.

© Photo de couverture : Journée de restitution Action Jeunes et Sciences 2024 - Arthur Corgier