Les venins : du poison au médicament
Publié par Barbara Ribeiro De Oliveira, le 1 mai 2026
Quand on pense aux venins, on imagine immédiatement le danger : morsures de serpents, piqûres de scorpions ou d’araignées. Pourtant, derrière cette image inquiétante se cache une réalité bien différente : les venins sont aussi de véritables trésors pour la médecine.
Au fil de millions d’années d’évolution, les animaux venimeux ont développé des mélanges complexes de molécules capables de cibler avec une précision remarquable certaines fonctions biologiques. Ces molécules interagissent notamment avec des protéines essentielles de notre organisme, comme les canaux ioniques, qui contrôlent des fonctions aussi vitales que le rythme cardiaque ou l’activité cérébrale.
Dans mon domaine de recherche, je m’intéresse à un canal ionique appelé hERG, qui joue un rôle clé dans la régulation du rythme cardiaque. Lorsqu’il est altéré, cela peut entraîner des troubles du rythme graves, comme le syndrome du QT long, une maladie rare pouvant conduire à des syncopes ou à un arrêt cardiaque.
C’est ici que les venins prennent tout leur sens. Certaines molécules qu’ils contiennent sont capables de moduler précisément l’activité de ces canaux ioniques. L’idée est donc de transformer un poison en médicament : identifier des molécules issues de venins capables de corriger des dysfonctionnements du cœur.
À Nantes, au sein de l’Institut du Thorax, nos travaux s’inscrivent dans cette approche. Nous explorons notamment comment des molécules naturelles, en particulier issues de venins, peuvent moduler les canal ioniques et ouvrir la voie à de nouvelles stratégies thérapeutiques. Grâce à des approches expérimentales à haut débit, nous cherchons à identifier de nouveaux composés capables de restaurer une activité cardiaque normale.
Cette approche n’est pas seulement une promesse pour le futur : elle a déjà transformé la médecine. Aujourd’hui, plusieurs médicaments utilisés en clinique sont issus ou inspirés de molécules présentes dans les venins. Parmi les exemples les plus connus figurent le captopril, développé à partir du venin du serpent brésilien Bothrops jararaca et utilisé contre l’hypertension, ou encore le ziconotide (Prialt), dérivé d’une toxine de cône marin et utilisé pour traiter certaines douleurs chroniques sévères. Ces exemples montrent que les venins, longtemps associés uniquement au danger, peuvent aussi devenir des sources précieuses d’innovation thérapeutique.
Au-delà de leurs applications médicales, ces recherches nous invitent aussi à changer de regard sur le vivant. Elles montrent que la biodiversité, parfois perçue comme menaçante, peut aussi être une source majeure d’innovation pour la santé.
Explorer les venins, c’est finalement explorer les frontières entre danger et solution — et rappeler que la nature reste l’un de nos meilleurs alliés pour inventer la médecine de demain.
Barbara Ribeiro de Oliveira
Chercheuse Inserm – Institut du Thorax, Nantes
