Interview - " Speed science : les sciences naturelles au féminin " !
Publié par Audrey Lavau-Girard, le 10 mars 2026
« Femmes et sciences : dialogues rapides, inspirations marquantes ! »
Le 6 mars, dans le cadre du Mois du genre à Angers, porté par l’Université d’Angers, Terre des Sciences, en collaboration avec le Muséum des sciences naturelles d’Angers, a lancé « Speed Science : les sciences naturelles au féminin », un événement inédit et immersif où chaque rencontre compte !
Quatre chercheuses - Agnès Grapin (horticulture ornementale), Emmanuelle Geslin (foraminifères), Barbara Réthoré (éthologie) et Oihana Latchère (écotoxicologie) - ont échangé successivement pendant 10 minutes chrono avec quatre groupes de public, dans différentes salles du Muséum soigneusement choisies pour faire dialoguer leurs recherches avec les collections qui les inspirent. Ce soir-là, le Muséum se métamorphosait en un lieu où ombre et lumière jouaient parmi les collections, créant une atmosphère fascinante et énigmatique, propice à des découvertes surprenantes.
Cet événement offre aujourd’hui l’occasion de découvrir, à travers l'interview qui suit, quatre disciplines, autant de recherches qui bouleversent la science, et le regard unique de quatre femmes scientifiques de notre territoire.
Rosiers et cryoconservation – préserver le patrimoine végétal - Agnès GRAPIN
1/ Pourquoi est-il important de conserver la diversité des rosiers, et que nous dit-elle de notre histoire et de nos paysages ?
La conservation de la biodiversité répond à 3, voir 4 motivations : sauvegarder la diversité des espèces sauvages menacées (par l’activité humaine, le changement climatique…), préserver la possibilité de répondre aux besoins futurs de l’humanité, conserver le patrimoine des variétés cultivées, reflet de l’évolution des connaissances et pratiques humaines au cours des siècles, et enfin " tout simplement " la passion.
Pour les rosiers (genre Rosa composé de 140 à 180 espèces), les 4 raisons sont justifiées. Par exemple, l’espèce sauvage Rosa gallica est protégée en France. Plante majeure de l’horticulture ornementale, des rosiers sont aussi utilisés pour la parfumerie, l’alimentation, et d’autres usages émergeront peut-être à l’avenir. Genre naturellement présent dans tout l’hémisphère nord, il a été cultivé, domestiqué depuis des siècles en Asie comme en Europe, et les rosiers cultivés sont le résultat de l’histoire locale comme mondiale, porteurs de symboles et de valeurs culturelles fortes.

Depuis le 19è siècle, des collections ont vu le jour à des fins scientifiques, commerciales ou par passion. Elles nous permettent aujourd’hui, avec l’appui de sources écrites, l’étude des rosiers pour comprendre les processus d’hybridation interspécifique naturels, l’évolution de savoirs scientifiques ou celle des sociétés via leur place dans les jardins. Depuis bientôt 15 ans nous avons développé sur Angers une approche interdisciplinaire nous permettant sur un même objet d’étude d’intégrer ses différentes composantes, notamment historique (équipe Temos de l’UA) et génétique (équipe GDO de l’IRHS) à travers les projets FlorHiGe, RosesMonde et actuellement Roscicoll (MSH Ange Guépin)

2/ Que permet concrètement la cryoconservation dans votre travail sur les rosiers ?
Nous avons la chance de nous appuyer sur le fait que d’autres avant nous ont conservé les rosiers, soit dans des roseraies, donc à l’état vivant, soit dans des herbiers. Ces modalités de conservation, et d’autres plus récentes, n’ont pas les mêmes objectifs. Les botanistes ont confectionné des herbiers pour témoigner de la présence d’un rosier dans un lieu précis et étudier ses caractéristiques morphologiques, et y associer une dénomination, La part de l’herbier Boreau (à Angers) avec les échantillons de Rosa noisettiana est un exemple.
Depuis le 19e siècle, les sélectionneurs ont réuni des rosiers pour semer des graines ou croiser par fécondation artificielle les variétés dans le but d’obtenir des nouveautés. Mais les collections vivantes sont aussi des lieux d’étude par excellence pour, comparer leurs comportements (face aux changements climatiques ou face à des bio-agresseurs). Nous avons des collections expérimentales à l’IRHS sur le site INRAE à Beaucouzé, conservées dans un centre de ressources biologiques (CRB RosePom). D’autres collections sont le fait d’amateurs avertis et passionnés, comme la Roseraie Loubert aux Rosiers sur Loire. Le rosier étant une plante pérenne que l’on peut multiplier végétativement (greffage ou bouturage), des variétés obtenues au 19e siècle ont pu ainsi nous parvenir. Mais d’autres méthodes se développent pour conserver l’information génétique et la stocker sous la forme d’ADN (exemple du CRB RosePom à l’IRHS).
Enfin, pour une conservation à long terme, on peut utiliser maintenant la cryoconservation, conservation de matériel vivant à ultra-basse température (usuellement -196°C, température de l’azote liquide). Pour cela il est nécessaire d’isoler des bourgeons en culture in vitro et définir un protocole leur permettant de survivre à l’abaissement des températures. En vie très ralentie, le matériel est transitoirement indisponible, mais le grand avantage est qu’il peut alors être conservé théoriquement indéfiniment à un coût modique. Toutes ces formes de conservation sont complémentaires.

Mission CHARM : Comprendre et préserver les océans profonds - Emmanuelle GESLIN
1/ Vous participez à la mission océanographique CHARM. Pourriez-vous nous expliquer ses objectifs ainsi que les types de données qu'elle vise à collecter ?
La mission océanographique CHARM est une expédition scientifique multidisciplinaire qui se déroule dans les eaux profondes de l’Atlantique Sud et du canal du Mozambique. Elle est coordonnée par Meryem Mojtahid, paléoclimatologue au Laboratoire de planétologie et géosciences (LPG, CNRS/Nantes Université, Université d’Angers/Le Mans Université), et financée par la Flotte océanographique française.
Début mai 2026, une centaine de scientifiques provenant de 10 nationalités et 25 institutions (dont l'Université d'Angers) embarqueront à bord du Marion Dufresne pour une expédition d’un mois et demi. Leur objectif : analyser les variations climatiques depuis 10 000 à 20 000 ans dans l’hémisphère Sud, en prélevant des sédiments, archives naturelles, contenant des foraminifères fossiles, au large du Mozambique et de l’Afrique du Sud. Grâce à cette campagne, les chercheurs étudieront les processus physiques, chimiques et biologiques des fonds marins et chercheront à mieux comprendre le fonctionnement des écosystèmes profonds, ainsi que la réponse aux changements climatiques passés.

2/ Pourquoi utiliser les foraminifères ?
Pour analyser ces écosystèmes et leurs variations au fil du temps, les chercheurs s’intéressent particulièrement aux foraminifères : ces micro‑organismes marins qui possèdent des coquilles calcaires s’accumulant dans les sédiments et formant une archive naturelle des conditions environnementales passées. L’analyse de leurs assemblages et de leur composition chimique permet de reconstituer la température de l’eau, la salinité et d’autres paramètres essentiels. En combinant ces informations avec les mesures environnementales directes recueillies par les robots ROV (robot télécommandé pour filmer et prélever des échantillons) et AUV (robot autonome pour explorer et cartographier de larges zones), les chercheurs peuvent mieux comprendre les interactions entre la biodiversité, le climat et les processus géochimiques dans les profondeurs océaniques.
Ainsi, l’étude des foraminifères ne se limite pas à la simple observation de micro‑organismes : elle constitue un outil indispensable pour interpréter les données océanographiques et guider les stratégies de conservation des écosystèmes profonds.

L’écotoxicologie : quand les polluants affectent le vivant - Oihana LATCHERE
1/ Qu’est-ce que l’écotoxicologie et pourquoi est-elle devenue une discipline essentielle face aux enjeux environnementaux actuels ?
L’écotoxicologie est la science qui étudie l’impact des polluants sur les êtres vivants et sur les écosystèmes. Les chercheurs analysent comment des substances comme les pesticides, les métaux lourds ou les microplastiques affectent les animaux, les plantes et les milieux naturels.
Cette discipline est devenue essentielle car notre environnement est de plus en plus exposé à des pollutions multiples. L’écotoxicologie permet de comprendre ces effets, d’évaluer les risques pour la biodiversité et de guider les mesures pour protéger l’air, l’eau, les sols et les écosystèmes. Elle nous aide ainsi à mieux préserver la nature face aux pressions humaines croissantes.

2/ Quels impacts concrets des polluants observe-t-on aujourd’hui sur les écosystèmes et, indirectement, sur la santé humaine?
Les polluants peuvent modifier le fonctionnement des écosystèmes et engendrer des effets délétères sur le vivant. Par exemple, les pesticides et les métaux lourds peuvent réduire la diversité des espèces, affecter certaines populations de poissons ou d’insectes, et perturber les chaînes alimentaires. Les microplastiques et produits chimiques émergents peuvent s’accumuler dans les milieux naturels et dans les organismes, parfois en perturbant la croissance ou la reproduction de la faune et de la flore. Ces impacts sur la nature se répercutent indirectement sur la santé humaine. En contaminant l’eau, les sols ou les aliments, certains polluants peuvent s’accumuler dans notre corps et augmenter les risques de maladies, provoquer des troubles hormonaux ou des problèmes liés au système immunitaire. En ce sens, protéger les écosystèmes, c’est aussi protéger notre propre santé.

Biologie de la conservation - des vertébrés tropicaux charismatiques aux espèces discrètes et méconnues en Loire - Barbara RÉTHORÉ
1/ Pourquoi est-il important d’étudier aussi bien des espèces emblématiques à l’international que des animaux plus discrets sur notre territoire ?
Faute de moyens, nous devons faire des choix en termes de programmes scientifiques comme de mesures conservatoires. La biodiversité subit une érosion majeure et inédite, jamais les vivants sur terre n’ont connu un taux d’extinction aussi rapide et dont l’origine – anthropique – est clairement identifiée. Il y a donc plusieurs manières d’aborder cette question. On peut notamment agir là où le potentiel de sauvegarde d’espèces est maximisé, par exemple au sein de ce que l’on nomme des points chauds de biodiversité, ces grandes zones biogéographiques où l’on répertorie une richesse exceptionnelle d’espèces et un fort taux d’endémisme tout en attestant d’un état de menace très élevé.
C’est en ce sens que j’ai participé à l’étude et la conservation d’espèces menacées à Madagascar, en Amérique centrale ou à Hawaii. Les enjeux conservatoires étant particulièrement forts sous la ceinture tropicale. Beaucoup d’espèces bénéficiant de programmes de conservation ambitieux sont charismatiques ; ce sont essentiellement des vertébrés alors qu’ils ne représentent qu’environ 5% des espèces répertoriées aujourd’hui. On les nomme porte-drapeau dans le sens où elles attirent l’attention publique et facilitent ainsi le déploiement de mesures de protection. Par ailleurs, des approches complémentaires sont tout aussi cruciales, elles consistent à « prévenir plutôt que guérir », c’est-à-dire à renforcer nos efforts scientifiques et l’action envers des espèces moins connues, plus discrètes et plus proches, qui subissent elles-aussi – souvent en dehors des radars des scientifiques — des effondrements de populations.

Depuis 2022, le projet Loire Sentinelle répond à cette problématique de collecte et de partage de données nouvelles sur les interactions complexes entre les activités humaines et la vie du fleuve. Cette étude a notamment permis de réactualiser la liste des espèces connues en Loire et indicatrices de la santé du fleuve (voir à ce propos le rapport public « Loire Sentinelle : un fleuve, une santé »).
2/ Comment le comportement animal nous renseigne-t-il sur l’adaptation des espèces aux changements de leur environnement ?
L’étude du comportement animal – l’éthologie – est une discipline complémentaire d’autres champs de recherche qui nous renseigne sur les adaptations aux changements environnementaux. Les variations de comportement des animaux agissent comme un baromètre de ces changements, révélant comment les espèces s’adaptent ou peinent à le faire. Certaines espèces ajustent leurs stratégies alimentaires en fonction des ressources disponibles, souvent bouleversées par les dérèglements climatiques. C’est le cas d’oiseaux migrateurs qui modifient leurs routes ou leurs dates de migration pour suivre les changements dans la disponibilité de leur nourriture. D’autres espèces voient leur structure sociale modifiée pour mieux faire face à des pressions environnementales. La cohésion des groupes ou encore la transmission de savoirs sont par exemple dépendantes de la présence de points d’eau chez les éléphants ou d’une canopée forestière riche en feuilles et fruits chez de nombreuses espèces de primates arboricoles.
Bien que significatives, certaines adaptations n’arrivent pas à compenser les pertes d’habitat. Le Grand Hamster d’Alsace a vu son milieu de vie – des cultures céréalières diversifiées – se raréfier au profit du développement de l’agriculture intensive. En conséquence, il a modifié ses comportements de stockage de nourriture et de reproduction. Du fait des ressources moins diversifiées et abondantes, les hamsters ont désormais moins de portées par an, limitant ainsi la croissance de la population. Il compte parmi les mammifères les plus menacés d’Europe et est classé en danger critique d’extinction.
En conclusion, les adaptations comportementales sont souvent rapides et flexibles, mais elles ont aussi leurs limites, surtout lorsque les changements sont trop brutaux ou trop importants.

Propos recueillis par Audrey LAVAU-GIRARD, programmatrice et organisatrice - Saison culturelle, CCSTI Terre des Sciences,
Propos de :
Agnès GRAPIN : Maître de conférences en Horticulture Ornementale, Institut Agro Rennes-Angers, IRHS, Équipe GDO – (Génétique et Diversité des plantes Ornementales)
Emmanuelle GESLIN : Chercheuse en Géologie, Laboratoire de Planétologie et Géosciences (CNRS, Nantes Université, Université d’Angers, Le Mans Université), Université d’Angers
Oihana LATCHERE : Maître de conférences en Écotoxicologie, laboratoire BIOSSE, UCO d’Angers
Barbara RÉTHORÉ : Biologiste, éthologue et médiatrice scientifique (Natexplorers), chargée d’enseignement universitaire à l’UCO Angers
La saison culturelle de Terre des Sciences est soutenue par :

