Interview - Transitions écologiques et sociales : conférence-débat #2 : l'économie circulaire [17 novembre 2021]

Publié par Audrey Lavau-Girard, le 6 décembre 2021   210

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Le 17 novembre 2021, l'Institut municipal d'Angers et le Centre de culture scientifique Terre des Sciences accueillaient Cécile Grémy-Gros, Oriane Vérité et Ivan Dufeu dans le cadre du projet sur les Transitions écologiques et sociales. Ils intervenaient sur la conférence-débat consacrée cette fois à l'économie circulaire.

Pour Échosciences, nos trois intervenant.es reviennent sur 7 principes de l'économie circulaire et apportent un éclairage à l'un des projets phares de l'Université d'Angers, un exemple de l'économie circulaire : SolidFoodWaste. 

Qu’est-ce-que l’économie circulaire ? Quels sont ses piliers ?

Ivan Dufeu : L’Agence de la Transition écologique - Ademe - la définit ainsi : “L’économie circulaire vise à changer de paradigme par rapport à l’économie dite linéaire, en limitant le gaspillage des ressources et l’impact environnemental, et en augmentant l’efficacité à tous les stades de l’économie des produits.”                                     

C’est la version simple, physique de l’économie circulaire qui s’appuie sur trois piliers dans la conception des filières de production : réduire (écoconception notamment), réutiliser/réparer, recycler. Certains y ajoutent un quatrième “r”,  renouveler. C’est beaucoup plus ambitieux bien sûr car renouveler suppose que le cycle de production peut permettre d’entretenir le stock de ressources (dont l’atmosphère).

Cécile Grémy-Gros :  C’est une économie qui vise à passer du tout jetable (linéaire) à des modèles de production et de consommation plus vertueux pour répondre aux enjeux environnementaux, sociaux et économiques. Cela passe par de nouvelles manières de concevoir un produit (éco-conception, réparable, allongement de la durée de vie), de le fabriquer (approvisionnement, écologie industrielle, déchets), de l’utiliser (partage, location, réparation) et de s’en séparer (vente, don, réemploi, recyclage). Ce sujet touche les entreprises et les citoyens.      

Pour qu’une économie circulaire efficace du point de vue de l’environnement puisse se mettre en place, il faut identifier les vrais enjeux environnementaux. Pour cela des méthodes d’évaluation des impacts environnementaux ont été développées. Certaines, comme le Bilan Carbone, se concentrent sur un impact particulier. D’autres, comme l’Analyse du Cycle de Vie (matières premières, fabrication, distribution, utilisation et fin de vie), permettent d’avoir une vision globale des impacts générés par un produit ou un service. Avec l’ACV, on peut étudier s’il y a moins d'impacts environnementaux avec un emballage consigné et réutilisé par une entreprise ou avec un emballage utilisé une fois et recyclé.

Pourquoi notre mode de consommation pose-t-il problème ?

Ivan Dufeu : ce que tout le monde a en tête c’est la masse de déchets (on compte en tonnes par an et par habitant dans les pays les moins vertueux sur un plan écologique), qui sont très majoritairement non recyclés (1% des métaux stratégiques, 6% des plastiques…) et l’impact CO2 de la consommation, de la production (et même… du recyclage, lorsque c’est une activité industrielle!). Globalement, les consommateurs que nous sommes sous-estiment les impacts de leurs modes de vie sur la planète, l’exemple le plus flagrant étant que l’on envoie des images et autres films avec notre mobile sans se rendre compte que l’impact CO2 de ce genre de messages est souvent proche de celui du déplacement d’une voiture sur plusieurs kilomètres.  Quant aux conséquences sociologiques et psychologiques d’un excès d’intérêt porté à la consommation par rapport aux autres activités humaines… c’est un autre débat non moins intéressant.            

On ne peut pas tout recycler, loin s’en faut, et de toute façon la majorité des activités de recyclage est émettrice de CO2. S’agit-il donc de consommer moins ? Oui il s’agit d’acheter moins et de produire moins de capital fixe, mais on peut grâce au partage des équipements notamment (les voitures, les bâtiments, les outils…) continuer d’utiliser beaucoup de matériel...c’est ce que l’on appelle l’économie de la fonctionnalité. 

Cécile Grémy-Gros : notre mode de consommation pose problème par rapport à la surexploitation de ressources, aux émissions de matières polluantes ou encore aux déchets générés. La société de consommation a entraîné le dépassement de plusieurs limites planétaires (changement climatique, biodiversité, cycle de l’azote et du phosphore, utilisation des sols). 

L’économie circulaire peut-elle rendre les citoyens plus solidaires ? Quelles actions engager ?

Ivan Dufeu : oui, absolument. L’examen de nombreuses filières m’a convaincu du fait que la meilleure économie circulaire est souvent celle qui se situe à un niveau local : que ce soit un pôle industriel ou un voisinage d’habitation. Et c’est souvent une réflexion entre voisins qui produit potentiellement le plus d’effets bénéfiques écologiques.                             

Si vous réalisez que votre production émet un gaz qui peut être réutilisé par une autre entreprise, l’opération de récupération ne sera généralement bénéfique sur un plan environnemental que si un simple conduit de quelques mètres permet d'opérationnaliser ce recyclage. S’il s’agit de mettre le gaz sous pression dans des bouteilles, ou de conduire les gaz dans des gazoducs de plusieurs kilomètres, alors les retombées ne seront pas forcément positives. De même, si vous mettez les déchets verts dans un coin de votre jardin lorsque vous avez la chance d’en avoir un, ou dans un compost collectif sinon, en vous y rendant à pied, l’effet sera bien plus bénéfique que de confier le recyclage à une entreprise spécialisée (à cause du transport essentiellement). De même, une éolienne de quartier comme cela se fait parfois en Allemagne conduit potentiellement à moins de gaspillage d’électricité et de câbles que lorsqu’on utilise l’électricité d’une méga éolienne située loin de chez nous.   Donc, réfléchir collectivement et localement aux pratiques les plus vertueuses, promouvoir la coopération et l’intelligence collective en s’appuyant sur les savoirs et observations de chacun, c’est la clé de l’économie circulaire. 

Quelles actions engager ? Se parler, échanger, partager, s’associer ! Arrêter de penser que c’est aux gens que l’on élit ou que l’on paye de s’occuper des affaires de la société… eux ne demandent parfois que cela (c’est leur métier), mais ce n’est pas dans l’intérêt de l’humanité. Cette dernière phrase, c’est un point de vue...  

L’économie circulaire crée-t-elle des emplois ?

Ivan Dufeu : oui bien sûr. On pense immédiatement au recyclage ou à la réparation des produits naturellement, mais également à l’activité d’ingénierie à tous les niveaux, dans tous les corps de métier, pour repenser en permanence les filières afin de les optimiser. L’économie circulaire crée-t-elle suffisamment de valeur ajoutée financière pour justifier l’embauche massive de nouveaux salariés dans un système capitaliste (embauches qui viennent compenser les pertes d’emploi liées à la sobriété associée à certains aspects de l’économie circulaire : réutilisation, partage etc) ? Là c’est autre chose, et c’est un débat très compliqué.                                     

Globalement, compte tenu de la manière dont nous mesurons la valeur des biens et services à l’heure actuelle (cf le calcul du PIB), il est difficile de financer des emplois dans certaines dimensions de l’économie circulaire, et c’est d’ailleurs pour cela que les emplois aidés sont souvent sollicités. Si, par exemple, on faisait le choix d’attribuer une valeur financière beaucoup plus élevée aux matières premières, le recyclage, le travail sur la durabilité des produits et la réparation deviendraient automatiquement beaucoup plus rentables.  C’est un peu sur cette logique que repose la “taxe carbone” mais il faudrait au moins qu’elle se situe  à un niveau beaucoup plus élevé. La logique de taxes ciblées est à mon avis incontournable pour intégrer les retombées écologiques de l’activité marchande et cette logique doit être étendue à plusieurs dimensions de l’écologie (pas seulement le CO2 émis).  Donc, elle serait beaucoup plus créatrice d’emplois rémunérés avec plus de taxes ciblées sur les activités polluantes et moins de taxes sur le travail...pour maintenir le niveau de taxes actuel.

Qu’est-ce-que le projet «  SoliFoodWaste » ?  Quelle est sa genèse ? Quel est son objectif ?

Oriane Vérité : ce projet illustre très bien ce qui vient d’être dit et s’intègre dans le contexte des années 2010 où de nombreuses initiatives émergent dans la lutte contre le gaspillage alimentaire. SoliFoodWaste y participe par une action qui se veut inclusive pour les personnes en situation de handicap. Il y a deux projets créés en 2014, à la genèse de SoliFoodWaste : SoliPain et Solifruit. Ces deux projets visent à fabriquer des cookies, des confitures, des compotes, des jus, etc. à partir d’invendus de pains et de fruits. Les invendus sont donnés par des industriels agroalimentaires, des coopératives agricoles et des grandes surfaces qui bénéficient de réduction d’impôt.    

Durant 5 ans, l’association expérimente les partenariats, les recettes et structure deux filières de revalorisation d’invendus alimentaires sur le territoire nantais. SoliFoodWaste n’est autre que la fusion de deux projets antérieurs et se matérialise par la construction d’un bâtiment de transformation pour l’ensemble des invendus collectés à l’échelle du territoire. La vocation de ce bâtiment uniquement sera l’industrialisation de la production afin d’effectuer des économies d’échelle et tendre vers un équilibre économique.                                             

Le projet SoliFoodWaste participe à la lutte contre le gaspillage alimentaire, une problématique pernicieuse, en s’inscrivant dans l’écologie industrielle et territoriale par la mise en place de collaborations territoriales et des mises en commun de ressources (alimentaire, matériel et financière). C’est un sujet complexe dans sa mise en œuvre qui nécessite de nouvelles façons de travailler et de coopérer sur le territoire. 

Cécile Grémy-Gros : on estime le gaspillage alimentaire à hauteur de 20 à 30% de la production mondiale agricole. Ce gaspillage a lieu à différents moments de la chaîne de production et de transformation et implique des acteurs très variés (agriculteurs, coopératives, grossistes, industriels, supermarchés, consommateurs). De nombreux projets ont émergé à différents niveaux et à différentes échelles.

L’association HTS, qui avait testé la faisabilité des projets SoliPain et SoliFruit, a sollicité différents partenaires dont l’Université d’Angers et son école d’ingénieur Polytech Angers pour l’accompagner dans le montage du projet SoliFoodWaste afin d’augmenter ses capacités de production et d’étudier les conditions de sa duplication sur d’autres territoires en France et en Europe. Des enseignants-chercheurs, des étudiants (projets, stages) et une doctorante (Oriane Vérité) sont associés pour apporter des compétences liées aux différents sujets du projet (économie sociale et solidaire, environnement, sécurité alimentaire, qualité, etc.). Différents partenaires en France et en Belgique sont associés au projet.                 

Le projet SoliFoodWaste est en partie financé par le programme LIFE de l’Union Européenne. Les objectifs sont multiples :

  • valoriser les invendus alimentaires
  • sensibiliser au gaspillage alimentaire pour le réduire à la source
  • créer des emplois
  • identifier les clés de réussite de la duplication 

Le 1er produit fabriqué est le cookie. Pourquoi ce choix ?

Oriane Vérité : le choix des produits n’est pas anodin. C’est le fruit d’étude de marché, de faisabilité et de recherche et développement pour adapter les recettes connues. Par exemple pour les cookies : l’ADEME estime que 10% du pain distribué dans les grandes surfaces est jeté (ADEME, 2016). C’est énorme, à la fois en termes de pertes économiques pour la structure, mais également d’un point de vue du gaspillage de ressources énergétiques et naturelles nécessaires à la production de ce pain. C’est également un gisement de ressources important pour de nombreux acteurs de l’économie circulaire. Économiquement “gratuit” ce pain est donné et est utilisé comme matière première pour compléter la farine et ajouter aux autres ingrédients pour fabriquer le cookies. Néanmoins, ce don implique des charges (logistique, broyage) qui vont se répercuter sur le coût de vente. L’intérêt du cookie est de donner de la valeur à cet invendu, c’est ce que certains appellent l’Upcycling, le fait d’apporter une valeur ajoutée à un produit refoulé. Ensuite, il y a l’intention de fabriquer des produits de qualité et marketés, pour donner envie aux consommateurs. C’est important, puisque cela implique que les consommateurs changent leur perception à l’égard des invendus alimentaires.                                                                            

Pour revenir sur les guillemets mis entre gratuit un peu plus haut, c’est que derrière un cookie, ou n’importe quel produit à base d’invendus alimentaires, il y a des ingrédients. Certains d’entre eux ont à un moment donné été considérés comme un surplus voire un rebut. Les ingrédients donnés ne sont pas neutre écologiquement et socialement et cette valeur n’est pas prise en compte dans notre modèle économique. 

Cécile Grémy-Gros : les avantages des cookies sont nombreux : ce sont des produits gourmands, connus des consommateurs et qui se conservent plusieurs mois après la production. Ce dernier point est important car il évite de créer un nouveau gaspillage alimentaire, ce qui serait un comble pour un projet de lutte contre le gaspillage alimentaire. D’autres produits à partir de fruits et légumes sont également développés dans SoliFoodWaste tels que des compotes, des confitures et des jus de fruits frais. Autant les sources de pain de la veille sont stables en volume et en qualité, autant les fruits et légumes issus des invendus sont très variables en quantité et en variété dans l’année. Cette variété amène à une certaine complexité dans l’élaboration de recettes de produits finis.

En quoi «  SoliFoodWaste »  permet-il l’insertion professionnelle des personnes en situation de handicap ?

Oriane Vérité : ce projet est porté par l’association Handicap Travail Solidarité qui accompagne des ESAT à l’échelle de la France dans le montage de projets d’économie circulaire. Depuis sa création en 2013, Handicap Travail Solidarité (HTS) s’est donnée pour objet la création et la pérennisation des emplois pour les personnes en situation de handicap. Il s'agit d’un enjeu important, puisque le chômage des personnes en situation de handicap s’élève en 2021 à 14 %, c’est conséquent (Agefiph, 2021). Mais ce n’est pas tout, cet emploi est aussi précaire, nous l’avons vu lors de la crise de la COVID-19, les ESAT ont été très impactés, dans la mesure où 20 % des emplois sont indirects notamment pour l’industrie, une grande partie de leurs activités avait été à l’arrêt (réseaux gésat, 2013). Pour répondre à cet objectif, l’association propose des projets d’économie circulaire clés en main. Dans le cadre du projet SoliFoodWaste, l’emploi des personnes en situation de handicap se situe au niveau de la transformation et de la vente des produits. Ce projet est animé par une envie de pérennisation de l’activité économique au sein de ESAT et d’un changement des perceptions sur le travail des personnes en situation de handicap. On retrouve dans ce projet les dimensions de solidarité, de création d’emploi et de réalité économique, en bref, toute la complexité d’un changement profond de notre modèle économique. 

Cécile Grémy-Gros : l’association a pu tester différents modes de production et de commercialisation : en ESAT, en boutique, en supermarché et en restauration. Le projet génère une activité supplémentaire au sein des ESAT ayant déjà une activité en lien avec les aliments (traiteur, pâtisserie, conserverie). Mais tous les ESAT n’ayant pas d’atelier de ce type, un autre modèle peut leur être proposé en allant travailler à l’extérieur. Cette activité est valorisante pour les travailleurs en situation de handicap et permet de sensibiliser les citoyens aux produits handi-fabriqués. 

Sources : 

Ademe, 2016. “Pertes et gaspillages alimentaires : l’état des lieux et leurs gestion par étapes de la chaîne alimentaire” 

Agefiph, 2021. “Emploi et chômage des personnes handicapées”

Gesat, 2013 “ObservatOire écOnOmique du travail prOtégé et adapté”. 

Pour aller plus loin :

- Le Syndrome du poisson lune, Emmanuel Druon : https://www.actes-sud.fr/node/...

-  SoliFoodWaste : le reportage sur France 3 Pays de la Loire.
https://france3-regions.francetvinfo.fr/pays-de-la-loire/loire-atlantique/nantes/nantes-une-brigade-de-travailleurs-en-situation-de-handicap-valorisent-les-invendus-alimentaires-2288020.html?fbclid=IwAR2aqiwh7eh8XphPibDFI9JyUh1J3akCUkt9GdqcV5y-oyOlVTECSHYuKfY

- La vidéo du trophée AGRICA sur la chaine youtube d’AGRICA. Solifoodwaste a gagné le 1er prix trophée AGRICA de la lutte contre le gaspillage alimentaire, dans la catégorie Insertion :

https://www.youtube.com/watch?v=XFKy5PyluDI

AGRICA est le 1er groupe en France qui propose une protection sociale complémentaire pour le monde agricole. La chaine youtube AGRICA enregistre déjà 165 000 vues.

L’article de Ouest France a été publié le weekend du 16 octobre en 4ème de couverture.

Credits :

- Interview Echosciences réalisé par : Audrey Lavau-Girard, programmatrice Terre des Sciences.

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Intervenants ( de droite à gauche) :

Cécile Grémy-Gros :  Chercheure GRAPPE (INRA, ESA), Chercheure associée LARIS à l'Université d'Angers,  Coordinatrice Université d'Angers du projet SoliFoodWaste, Département Qualité Innovation Fiabilité.

Oriane Vérité : Doctorante Faculté des LlSH, Université d'Angers, personne ressource associée au projet SolifoodWaste.
Titre de la thèse : " Lutte contre le gaspillage alimentaire par la transformation des déchets : construction d'un modèle d'essaimage et de diffusion d'une innovation sociale et technologique ".

Ivan Dufeu : Enseignant-chercheur en Marketing des systèmes alimentaires alternatifs, GRANEM, Université d'Angers